Retour sur le barrage de Jirau, 6e partie

Un barrage modèle ?

par Olivier Petitjean

Comment GDF Suez, malgré l’histoire peu reluisante du barrage de Jirau et de son chantier, a accumulé les certificats de durabilité et de responsabilité. Sixième et dernier volet de notre enquête sur le mégaprojet amazonien du groupe énergétique français.

Au vu de l’histoire du barrage de Jirau, on peut s’étonner que le groupe GDF Suez cherche aujourd’hui à présenter le projet comme un modèle de « développement durable » ... et qu’il trouve des experts pour le suivre sur cette voir. Le groupe en vient même à exploiter son « expertise » en matière de programmes de compensation sociale et environnementale puisque, selon le site internet du groupe, il s’est vu confier la conception de programmes similaires pour le barrage de Belo Monte. Tout ceci est d’autant plus ironique que Jirau a valu à l’entreprise, en 2010, une nomination à deux « prix » décernés par la société civile aux entreprises ayant eu le pire impact sur l’environnement et les droits humains : le « prix Pinocchio » organisé en France par les Amis de la terre, et le « Public Eye Award » organisé par une coalition d’ONG européennes (GDF Suez a fini troisième et deuxième respectivement en nombre de votes).

Dès le départ, les promoteurs du projet avaient promis qu’il serait un exemple de barrage « vert », minimisant les impacts négatifs. C’est peut-être vrai d’un point de vue purement formel, en considérant uniquement les améliorations techniques apportées par rapport aux mégabarrages de jadis, mais, pour tout le reste, le « progrès » allégué n’a rien d’évident. D’où aussi la vigueur des affrontements et des controverses autour de l’étude d’impact environnemental du projet (voir le troisième volet de cette enquête). En plus de légitimer la licence administrative accordée aux barrages de Jirau et Santo Antonio, cette étude d’impact fournit aussi la base sur laquelle sont construits et calibrés les programmes de compensation sociale et environnementale que les entreprises sont tenues de mettre en œuvre dans le cadre de leur accord avec le gouvernement brésilien. Le fait que l’impact envisagé soit restreint au maximum permet aux consortiums de mettre en place des actions apparemment généreuses, tout en laissant de côté, dans la pratique, une partie importante des personnes et des écosystèmes affectés par les projets.

L’autre grand problème est que même les sommes effectivement déboursées par GDF Suez au titre de la compensation sociale et environnementale sont loin de toujours faire sentir leurs effets sur le terrain. La notion même de « compensation » n’a rien d’évident s’agissant de la destruction, ou la transformation en profondeur, d’écosystèmes et de modes de vie traditionnels. Comment fixer la « juste indemnisation » pour la perte d’une maison où l’on est né et où l’on a vécu toute sa vie ? À cette question de fond s’ajoutent les effets pervers de la multiplication des intermédiaires et des lourdeurs bureaucratiques au sein de l’administration et des consortiums eux-mêmes. L’enquête d’Agência Publica explique ainsi que l’Ibama, chargée en théorie de s’assurer de la réalisation effective des actions prévues, a renoncé de fait à tout suivi effectif des programmes de compensation, de sorte que GDF Suez a continué à recevoir des blanc-seings administratifs sans avoir tenus tous ses engagements. En outre, comme c’est malheureusement souvent le cas dans les programmes de « responsabilité sociale », une grande partie des fonds a été aspirée par les divers spécialistes et intermédiaires chargés de mettre en œuvre les programmes. Enfin, l’argent qui est effectivement parvenu aux collectivités locales n’a pas non plus forcément été utilisé : Agência Publica donne ainsi la parole à un élu de Porto Velho qui explique avoir toujours refusé la construction d’écoles à Jaci Paraná au motif que les ouvriers allaient bientôt partir et que le besoin ne s’en ferait plus sentir. Résultat, une grande partie des promesses de compensations sont en fait restées sur le papier [1]. Le même article rapporte d’ailleurs que GDF Suez a en fait essayé de limiter autant que possible les sommes à débourser au titre de la compensation sociale et environnementale, pourtant fixées à 0,5% seulement de la valeur totale du barrage.

À mettre en regard les prétentions sociales et environnementales de GDF Suez autour du barrage de Jirau et la réalité du terrain, on a donc parfois l’impression de se trouver au milieu d’un film de science-fiction : d’un côté, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et les habitants de la nouvelle Jérusalem mènent une vie idéale et aseptisée sous tutelle de l’entreprise ; de l’autre, on laisse se développer un immense bidonville de laissés pour compte et un chantier-fourmilière patrouillé par des troupes de sécurité.

Cette situation quasi schizophrénique n’a pas semblé déranger les auditeurs mandatés pour évaluer le projet du point de vue de la nouvelle certification « durable » des grands barrages, l’Hydropower Sustainability Assessment Protocol (HSAP). Ces experts n’ont pas hésité à décerner au barrage de Jirau la note maximale de 4 ou 5 pour quasiment tous les aspects étudiés, à l’exception de deux (« relocation des populations » et « moyens de subsistance », en raison des « incertitudes » sur ce qu’il adviendra de la région une fois le chantier achevé) [2]. Un tel tour de force n’était possible qu’en suivant aveuglement l’argumentaire mis en avant par GDF Suez et en n’accordant aucune place aux voix critiques. Selon les auditeurs de l’HSAP, contre toute évidence, le projet n’a quasiment pas été contesté par la société civile, les populations relogées sont entièrement satisfaites, et les indigènes locaux ont été consultés comme il se devait [3]. Ni le mercure, ni la sédimentation ne sont un problème. Le rapport valide systématiquement les estimations les plus minimalistes de l’impact social et environnemental du barrage, et évacue toute interrogation supplémentaire en affirmant que des mécanismes sont en place pour suivre l’évolution de la situation sur le terrain.

L’HSAP a été développée par l’International Hydropower Association (IHA), association professionnelle de l’industrie des grands barrages, avec des financements de l’Union européenne et l’implication de quelques grandes ONG environnementalistes comme le WWF. Il existait déjà un certain nombre de normes applicables au secteur, comme les recommandations de la Commission mondiale des barrages, ainsi que divers instruments juridiques nationaux et internationaux. Ces normes avaient toutefois le double inconvénient d’être trop contraignantes au goût des industriels, et de ne pas donner lieu à certification. La certification HSAP visait à pallier ces défauts en s’inspirant des démarches « durables » ou « responsables » mises en place dans d’autres secteurs : un système entièrement volontaire de normes souples et purement formelles, se plaçant exclusivement du point de vue des entreprises et évacuant toute considération de l’impact réel des projets. Le tout certifié par des auditeurs payés par les entreprises elles-mêmes [4]

Dans le système de l’HSAP, les différents aspects d’un barrage sont jugés non en termes d’impact, mais simplement à l’aune de ce qui constitue pour les entreprises du secteur la « bonne pratique établie » (laquelle justifie une note de 3) ou la « meilleure pratique » (qui justifie la note maximale de 5), sans aucune précision sur ce que recouvrent exactement ces qualificatifs. Bien entendu, l’éventualité d’une « mauvaise pratique » n’est pas prévue. En outre, ces critères semblent avoir été appliqués avec une remarquable indulgence vis-à-vis de GDF Suez, au point que certaines évaluations prennent un caractère totalement irréel. Le fait que la Bolivie et le Pérou n’aient pas été consultés sur le projet vaut au consortium un 4 (« Déviations mineures par rapport à la meilleure pratique ») au lieu d’un 5. En ce qui concerne les conditions de travail, la note est encore de 4 : malgré les émeutes, les accidents et les cas de travail forcé, « Jirau constitue un modèle au Brésil en termes de conditions de travail sur un site de construction civile » [5]. Comme exemples de la qualité de la consultation autour du projet, les experts de l’HSAP citent le fait que les leaders indigènes ont pu avoir une influence sur la conception d’une station de surveillance et sur les matériaux utilisés, ou encore que la communauté de Nova Mutum a eu son mot à dire sur la localisation d’un terrain de sport…

Tout ceci ne serait que ridicule si cela ne venait ensuite servir à justifier l’octroi, en mai 2013, de crédits carbone à GDF Suez (à hauteur de six millions de tonnes de CO2 par an, ou 1,69 million de tonnes de carbone) pour le projet hydroélectrique de Jirau dans le cadre du « Mécanisme de développement propre » (MDP). C’est le plus important projet jamais enregistré à ce jour dans le cadre du MDP, dispositif issu du protocole de Kyoto et censé encourager les alternatives « propres » aux émissions de CO2. Autrement dit, grâce à Jirau, GDF Suez (l’un des principaux producteurs planétaires de gaz à effet de serre) pourra émettre impunément plusieurs millions de tonnes de carbone au cours des prochaines années, ou bien de réaliser un bénéfice en vendant ses crédits à d’autres firmes.

Aussi contestable qu’il puisse être, le MDP prévoit néanmoins un certain nombre de conditions censées constituer autant de garde-fous face aux abus, et que l’on aurait pu à bon droit opposer à l’enregistrement du barrage de Jirau : les projets doivent relever du développement durable (ce à quoi a servi la certification HSAP) ; ils doivent être « additionnels », c’est-à-dire qu’il n’auraient pas pu voir le jour sans crédits carbone (ce qui est contestable en l’occurrence au vu de l’ampleur du soutien financier accordé par le gouvernement brésilien via la BNDES) ; et bien sûr ils doivent respecter les lois nationales et les normes internationales en vigueur (recommandations de la Commission mondiale des barrages, convention 169 de l’Organisation internationale du travail sur les droits des peuples indigènes…).

Plus fondamentalement encore, il devient de plus en plus clair que les grands barrages, contrairement à certains présupposés bien enracinés (et encore propagés par les gouvernements et les industriel du secteurs), sont en réalité de forts émetteurs de gaz à effet de serre, particulièrement en zone tropicale. Les études scientifiques se sont accumulées ces dernières années pour montrer que la décomposition de la végétation dans les réservoirs des grands barrages provoquait de fortes émissions de méthane (un contributeur plus puissant que le CO2 à l’effet de serre), notamment au niveau du passage de l’eau dans les turbines. Pour certains barrages, ces émissions de méthane sont particulièrement importantes les premières années, mais tendent à s’atténuer au fil du temps. Pour les barrages situés sur des rivières saisonnières, dont les réservoirs se vident et se remplissent au gré des saisons (comme à Belo Monte), ces émissions sont permanentes. À cela s’ajoutent la déforestation indirecte entraînée par les barrages, jamais prise en compte dans le calcul du « bilan carbone » de ces ouvrages, ainsi que, dans le cas de Jirau, les émissions de méthane qui pourraient résulter de la stratification du mercure accumulé dans le lit de la rivière (voir le troisième volet de cette enquête). Malgré tout cela, les documents officiels continuent à estimer les émissions de gaz à effet de serre, méthane ou autre, occasionnées par Jirau seront nulles.

Les défenseurs des grands barrages ont coutume d’invoquer l’adage selon lequel « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». En l’occurrence, les promoteurs de Jirau essaient même de prétendre qu’il n’y a quasiment pas d’œufs cassés. Mais de nombreux témoignages laissent à penser que les impacts sociaux et environnementaux de Jirau sont bien plus considérables que GDF Suez souhaiterait le faire croire, et que ce mégaprojet est tout aussi destructeur que les grands barrages de naguère – le tout pour un bénéfice pour le moins douteux. Le pire aspect de toute cette histoire est peut-être en effet qu’au final, le mégabarrage de Jirau ne sera sans doute pas, économiquement parlant, un projet profitable pour GDF Suez.

Olivier Petitjean

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Photo : Gouvernement brésilien CC.