Retour sur le barrage de Jirau, 2e partie

Un projet gigantesque à l’impact contesté

par Olivier Petitjean

Le barrage de Jirau, situé à plus de 2200 kilomètres des métropoles qui utiliseront l’électricité générée, contribue à sa manière à la réalisation d’un vieux rêve des intérêts industriels brésiliens : l’ouverture d’une route vers l’Ouest, permettant d’acheminer plus directement les matières premières du pays vers la côte Pacifique. Une conception du développement qui fait fi de la biodiversité et des populations traditionnelles de l’Amazonie. Deuxième volet de notre enquête sur l’histoire du mégabarrage amazonien de GDF Suez.

Une fois achevée, probablement en 2015, la centrale hydroélectrique de Jirau comptera pas moins de 50 turbines de 75 MW – plus que tout autre barrage au monde. L’ouvrage aura une largeur de plusieurs kilomètres et, comme le note le Washington Post, comptera 47 tours de la taille de l’Empire State Building. Des chiffres qui donnent une idée de l’ampleur du projet, bien que le nombre élevé de turbines vise, en théorie, à minimiser la taille du réservoir créé en amont du barrage [1]. GDF Suez évalue officiellement le coût total de la centrale à environ 6 milliards d’euros (16 milliards de réais) Une grande partie de cette somme (3,6 milliards d’euros) a été apportée par la Banque nationale de développement social et économique (BNDES), bras armé financier du gouvernement brésilien.

À une centaine de kilomètres de là en aval, à proximité de la ville de Porto Velho, un consortium emmené par Odebrecht, multinationale brésilienne du BTP, achève simultanément ou presque la construction du barrage jumeau et rival de Santo Antonio. Cet ouvrage de taille et de puissance similaires (3600 MW selon le scénario le plus récent) est également financé par la BNDES. Les travaux sur les deux chantiers ont commencé en 2008, suite à l’adoption par le gouvernement Lula de son « Programme d’accélération de la croissance », lequel faisait la part belle aux développements hydroélectriques amazoniens. Le budget cumulé des deux barrages a été estimé à 15 milliards de dollars, sans même inclure le coût du « corridor énergétique » destiné à transporter l’électricité générée.

Les deux centrales hydroélectriques de Jirau et Santo Antonio ont en fait été conçues comme les premières pièces d’un ensemble plus vaste, qui doit inclure deux autres barrages en amont – l’un à la frontière du Brésil et de la Bolivie sur les rapides Ribeirão (3000 MW) et l’autre en Bolivie même (600 MW) –, ainsi qu’une série d’écluses et de canaux devant permettre la navigation vers l’Ouest et l’océan Pacifique (hidrovia en portugais, ou « route aquatique ») et, bien sûr, des lignes de transmission pour acheminer l’électricité générée vers l’agglomération de São Paulo, à plus de 2200 kilomètres de là. Le tout s’inscrit dans le cadre de l’IIRSA (Initiative pour l’intégration régionale des infrastructures d’Amérique du Sud), un accord multilatéral impulsé par le Brésil qui vise à intégrer, à travers une série de mégaprojets, les secteurs de l’énergie, des transports et des télécommunications au niveau du continent sud-américain. Selon ses critiques, l’IIRSA est sous-tendue par une conception particulièrement brutale du développement, lequel consisterait à « supprimer » tous les obstacles naturels (zones humides, montagnes, savanes et rapides) à la libre circulation des marchandises.

Ambitieux, sinon démesuré, le complexe du Rio Madeira est aussi le fruit d’une longue histoire. L’État de Rondônia, où se situent les deux barrages, est l’une des régions les plus déforestées de l’Amazonie brésilienne, suite à un enchaînement malheureux de plans de développement et de colonisation depuis les années 1980. Depuis longtemps, l’État brésilien et l’agrobusiness caressaient par ailleurs le rêve d’ouvrir une « route vers l’Ouest », permettant d’acheminer directement les produits agricoles et autres matières premières produites au Brésil vers les ports de la côte Pacifique, et de là vers la Californie et l’Asie. Devaient en résulter des économies considérables en termes de prix des intrants et de coûts de transport, avec pour résultat de favoriser l’expansion des plantations de soja dans toute la région.

Plusieurs tentatives d’ouverture de cette route vers le Pacifique ont déjà eu lieu à l’occasion des booms successifs des matières premières agricoles qu’a connu le Brésil au cours de son histoire. Au début du XXe siècle, en plein boom du latex, une ligne de chemin de fer de plus de 300 kilomètres, aujourd’hui abandonnée, avait été construite dans la zone où les rivières n’étaient pas navigables. À peine achevée, cette ligne n’avait déjà plus aucun intérêt économique du fait de la chute des prix du caoutchouc. Il n’est pas sûr que le projet d’hidrovia soit appelé à connaître un destin plus favorable. Les deux projets de barrages supplémentaires, indispensables pour submerger les rapides qui empêchent actuellement la navigation, sont pour l’instant bloqués du fait des réticences du gouvernement bolivien et de l’opposition des populations locales. Résistances que le spectacle de la construction de Jirau et de Santo Antonio, à quelques dizaines de kilomètres de là, n’a pas contribué à lever.

Dès les premières heures de la conception du projet, l’impact écologique des deux mégabarrages a fait l’objet d’âpres controverses. C’est que l’enjeu est de taille. Formé par la confluence de trois rivières andines, le Rio Madeira s’étend sur plus de 3000 kilomètres. Son cours est parsemé de nombreux rapides comme ceux sur lesquels est construit le barrage de Jirau. Son bassin versant couvre près du quart de la région amazonienne : 1,5 millions de kilomètres carrés répartis entre Brésil, Pérou et Bolivie. S’il ne se jetait dans l’Amazone en aval de Manaus, le Rio Madeira serait le sixième fleuve du monde. Principal affluent du grand fleuve, il est responsable de 15% de son débit et, surtout, de 50% de ses sédiments. Au niveau du barrage de Jirau, la rivière transportait, jusqu’à aujourd’hui, pas moins de 2,1 millions de tonnes de sédiments par jour. L’apport nutritionnel de ces sédiments joue un rôle critique dans le maintien des systèmes biologiques des vastes plaines inondables (várzeas), extrêmement fertiles, situées le long du Rio Madeira et de l’Amazone lui-même. De nombreux habitants de l’Amazonie, indigènes ou non, risquent de voir leurs moyens de subsistance durablement affectés, y compris loin en aval de Jirau.

La rivière est aussi considérée par de nombreux observateurs comme la plus biodiverse du monde, abritant plusieurs centaines d’espèces de poissons, d’oiseaux et d’autres animaux, dont une grande partie est soit menacée, soit encore inconnue. Le chantier des deux barrages de Jirau et Santo Antonio a occasionné un travail d’inventaire de cette diversité ; les biologistes impliqués auraient dénombré pas moins de 957 espèces de poisson. Selon les écologistes, les barrages menacent également les habitats encore préservés de certains grands mammifères emblématiques, comme le jaguar ou le fourmilier géant.

La région abrite également de nombreuses tribus indigènes, dont certaines en isolement volontaire. De manière générale s’agissant de l’Amazonie, la mauvaise connaissance des indigènes et de leurs modes de vie d’une part, et d’autre part les intérêts bien compris des développeurs concourent à une sous-estimation systématique du nombre d’individus et de groupes habitant effectivement ces régions. Dans le cas des barrages du Rio Madeira, on estime qu’entre deux et quatre tribus se trouvent directement affectées (Karitiana, Karipuna, Urueu Wau Wau et Katawixi), et une douzaine d’autres de manière indirecte. S’y ajoutent les tribus « non contactées » - le Conseil indigéniste missionnaire, organisme chrétien de soutien aux populations autochtones, estime que leur nombre pourrait atteindre dix-huit. La FUNAI, organisme publique brésilien théoriquement en charge de la protection des indigènes, a ainsi rapporté en 2009 avoir « découvert » une tribu habitant à moins de dix kilomètres du site de Jirau, tribu qui aurait décidé de partir vers de nouveaux horizons, effrayée par les explosions et autres bruits du chantier. Cette annonce a inexplicablement disparu du site internet de l’organisation quelques jours plus tard. Certains observateurs ont même parlé de trois tribus non contactées déplacées par le chantier du barrage.

Comme l’a souligné un leader de la tribu des Parintintin (potentiellement affectée par Jirau), « la rivière, c’est le supermarché des indiens » - la plupart de leurs ressources sont issues des écosystèmes ripariens, et les incertitudes sur l’impact exact des deux mégabarrages sont autant de menaces pour l’avenir de ces tribus. À la modification du cours et du débit de la rivière s’ajoutent la déforestation et la fuite du gibier. Les grands travaux de ce type entraînent en effet des bouleversements en cascade – construction de routes, afflux de population, etc. – qui affectent les indigènes et leurs ressources bien au-delà des zones directement impactées. Les tribus « non contactées » sont les plus exposées, ne serait-ce qu’en raison de leur extrême vulnérabilité aux microbes et virus « importés » sur leur territoire. Les lignes à haute tension de transmission de l’électricité générée à Jirau et Santo Antonio traverseront aussi, tout au long de leurs 2200 kilomètres, les territoires de nombreuses autres tribus indigènes.

Les consortiums de Jirau et de Santo Antonio assurent que les populations indigènes ont été consultées dans les formes préalablement à la mise en œuvre du projet. Ils sont toutefois accusés par les opposants d’avoir trié sur le volet de « bons » représentants indigènes et d’avoir ignoré les voix dissonantes. De toute façon, les limitations délibérées de l’étude d’impact (voir le volet suivant de cette enquête) font que la plupart des tribus affectées directement ou indirectement sont considérées comme « hors sujet » par le gouvernement et les entreprises. Diverses procédures judiciaires ont été initiées à l’encontre des autorités brésiliennes pour non respect de ses obligations (inscrites dans la Constitution du pays comme dans le droit international) vis-à-vis des peuples indigènes affectés.

Olivier Petitjean

Lire le volet suivant de l’enquête : Une étude d’impact pleine de zones d’ombre.

Revenir à l’introduction de l’enquête.

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Photo : Friends of the Earth international CC