Retour sur le barrage de Jirau, 3e partie

Une étude d’impact environnemental pleine de zones d’ombre

par Olivier Petitjean

Comment l’étude d’impact du barrage de Jirau, a été délibérément limitée, et comment les controverses sur les différents aspects de cette étude ont été étouffées. Troisième volet de notre enquête sur l’histoire du mégabarrage amazonien de GDF Suez.

Les grands barrages ne sont pas une nouveauté au Brésil. Le pays abrite déjà, à la frontière avec le Paraguay, le barrage d’Itaipu, longtemps le plus puissant au monde, et les barrages sont encore aujourd’hui la source de près de 75% de son électricité. C’est au cours de la période de dictature militaire, dans les années 1960 et 1970, que les fonctionnaires et ingénieurs brésiliens ont commencé à lorgner vers le potentiel hydroélectrique de l’Amazonie et de poser les premiers jalons des grands projets d’aujourd’hui. Le gouvernement Lula et les entreprises concessionnaires avaient toutefois promis qu’ils ne répéteraient pas les erreurs du passé [1]. Hélas, ces bonnes intentions ne semblent pas avoir pesé lourd face aux impératifs politiques et économiques. Techniquement, les trente années écoulées ont permis de nombreuses améliorations ; politiquement, l’autoritarisme reste de rigueur. Plutôt que de limiter dans la pratique les conséquences négatives de ces projets hydroélectriques, il semble s’être surtout agi de restreindre a priori le champ de l’étude d’impact, de manière à ne pas avoir à identifier trop de répercussions problématiques. Bien entendu, à aucun moment les scénarios énergétiques alternatifs (qu’ils reposent sur les énergies renouvelables ou sur l’amélioration des infrastructures existantes) n’ont été sérieusement examinés.

L’aspect qui a d’emblée cristallisé les protestations est le refus d’étendre l’étude d’impact aux territoires boliviens et péruviens situés en amont des barrages, sous prétexte que la retenue d’eau créée par Jirau ne remonterait pas aussi loin. Mais les opposants estiment qu’il y a un risque de réel de submersion temporaire ou permanente des petits cours d’eau de l’amont bolivien – risque qui va augmenter au fil du temps en cas d’accumulation de sédiments dans la retenue. Or, contrairement à l’État de Rondônia, où la déforestation est avancée, ces zones sur territoire bolivien sont encore relativement préservées. Qui plus est, les populations locales – indigènes et récolteurs de noix du Brésil (dont la Bolivie est le premier exportateur mondial) – dépendent entièrement de la forêt primaire et des plaines inondables pour leur subsistance. Encouragés par la mobilisation des organisations paysannes et communautaires de la province, le gouvernement d’Evo Morales a demandé à plusieurs reprises la réalisation d’une étude binationale sur les impacts transfrontaliers des deux barrages, ainsi que la suspension des travaux en attendant les résultats de cette étude, mais cette revendication semble s’être peu à peu perdue dans les méandres de la diplomatie boliviano-brésilienne.

Cette restriction a priori du champ de l’étude d’impact du point de vue géographique avait aussi pour avantage d’éviter des questions trop dérangeantes sur la migration des poissons et sur les risques de stratification du mercure (voir ci-dessous). Les opposants aux projets ont également dénoncé l’absurdité qu’il y avait à exclure du champ de l’étude d’impact les lignes de transmission, une composante fondamentale du projet, ainsi que les effets cumulés potentiels des quatre barrages projetés et de l’hidrovia. Quant à évaluer les conséquences sociales et environnementales plus larges d’une possible expansion de l’agrobusiness du fait de l’ouverture d’une voie de fret en eau douce vers le Pacifique, il n’en était bien entendu pas question. Une étude réalisée par le Conservation Strategy Fund, une ONG environnementaliste, estimait que les divers projets routiers et hydrauliques de l’IIRSA entraîneraient le développement de plantations de soja sur 142 000 kilomètres carré supplémentaires, principalement dans le Nord-ouest de la Bolivie [2].

Malgré ces précautions, la procédure administrative d’autorisation des barrages a été marquée par d’intenses batailles bureaucratiques qui n’ont été résolues que par un coup de force du gouvernement Lula. Entre considérations environnementales et intérêts économiques, la balance n’a pas tardé à pencher du côté des seconds. L’étude d’impact avait été élaborée par Odebrecht, alors seule porteuse du projet des deux barrages. En mars 2007, les experts de l’Agence environnementale brésilienne, l’Ibama, rendaient un rapport concluant au rejet de la licence préliminaire du fait des insuffisances de cette étude et des incertitudes relatives à l’impact des deux mégabarrages, y compris en Bolivie. Cette initiative ne fut pas du goût de Lula. Celui-ci décida alors de scinder l’Ibama en deux unités distinctes, l’une en charge de la protection environnementale proprement dite, et l’autre en charge de délivrer les licences administratives de manière plus « efficiente ». Parallèlement, le gouvernement brésilien demandait aux entreprises de réaliser quelques études complémentaires en préalable à l’obtention de la licence, qui n’apparaissait plus dès lors que comme une formalité.

Selon les opposants, la même personne qui finit par signer la licence préliminaire fut ensuite promue à la direction de l’Ibama, et ce fut encore elle qui approuva, en 2008, la licence d’installation du barrage de Santo Antonio, malgré l’opposition, à nouveau, de sa propre administration. Il en fut de même en 2009 pour la licence d’installation du barrage de Jirau : celle-ci fut signée malgré les conclusions négatives des fonctionnaires de l’Ibama, les conditions de la licence initiale n’ayant selon eux pas été entièrement respectées. Ces irrégularités administratives ont fait l’objet de plusieurs recours de la part de procureurs fédéraux et locaux, restés sans suite.

Autre signe de l’utilisation particulièrement cavalière qui a été faite de toute la procédure d’étude d’impact, GDF Suez a décidé, à peine l’appel d’offres remporté, de déplacer le site du barrage de Jirau de 9 kilomètres en amont, ce qui ne pouvait que modifier substantiellement l’impact environnemental du projet. De la même manière, la puissance de ce barrage, initialement prévue pour être de 3450 MW, a été portée en 2011 à 3750 MW, suite à la demande de GDF Suez d’ajouter quatre turbines supplémentaires, sans révision de l’étude d’impact.

Dans de telles conditions, c’est l’ensemble de l’impact social et environnemental qui est sujet à controverse, depuis la taille des réservoirs jusqu’au nombre de personnes affectées. Les consortiums admettent la création de retenues d’eau artificielles de 271 et 302,6 kilomètres carrés respectivement pour les barrages de Santo Antonio et de Jirau (y compris le lit naturel du Rio Madeira). Les critiques, de leur côté, vont jusqu’à avancer le chiffre de 7 930 kilomètres carrés pour les deux réservoirs [3]. Les entreprises auraient notamment compté comme « lit naturel » de la rivière des plaines inondables qui n’étaient jamais submergées que de manière temporaire. La submersion permanente de ces terres a eu pour effet de décimer la végétation qui y poussait, entraînant des problèmes de qualité de l’eau et de décès de poissons.

Des interrogations sur la taille de la retenue découlent de fortes incertitudes sur l’ampleur de la déforestation occasionnée. Gil Maranhão, directeur du projet pour GDF Suez, estime que la déforestation nette entrainée par le projet de Jirau « pourrait bien être nulle », du fait des programmes de reboisement prévus et de ce que la zone environnant le barrage (celle de l’étude d’impact restreinte) était déjà largement défrichée. D’un autre côté, l’Institut national de recherches brésilien notait un doublement du taux de déforestation dans l’État de Rondônia en 2010-2011 en lien avec le chantier du barrage (en incluant la déforestation occasionnée indirectement, du fait de l’afflux de migrants) [4]

La question des sédiments apparaît comme particulièrement cruciale au vu de la quantité naturellement charriée par le fleuve. Là encore, les promoteurs du projet ont choisi de se baser sur l’hypothèse la plus favorable parmi tous les scénarios possibles (celle d’une absence totale d’accumulation de sédiments au niveau du barrage), en évacuant toute autre éventualité. Décision de nature politique qui s’est rapidement trouvée sous le feu des critiques. D’autres modèles scientifiques suggèrent en effet des scénarios bien plus dérangeants. Par exemple, l’accumulation progressive de sédiments à l’entrée et en amont du réservoir créé par le barrage de Jirau pourrait avoir pour conséquence de bloquer petit à petit l’arrivée des rivières tributaires en aval et d’entraîner ainsi des inondations supplémentaires sur le territoire bolivien [5].

Cette question des sédiments pourrait également compromettre la viabilité même des barrages de Jirau et de Santo Antonio. Ces deux ouvrages utilisent un nouveau modèle de turbine bulbe, théoriquement plus adapté à la nature des sites (faible gradient et fort débit), mais encore peu testé en conditions réelles. Certains observateurs craignent que ces nouvelles turbines ne résistent pas longtemps au flux intense de sédiments qui caractérise le Rio Madeira. Lors de sa mise en service, la première turbine bulbe de Santo Antonio a surchauffé, entraînant trois mois de délais. Lors de cette phase de test, le Rio Madeira a commencé à s’agiter au niveau de la ville de Porto Velho ; d’immenses vagues ont détruit plusieurs bâtiments et monuments en bordure du fleuve [6]. 120 familles ont perdu leur maison. Odebrecht a d’abord nié toute responsabilité dans ces incidents, soutenue en cela par les autorités locales et l’Ibama. Prétexte ? Un tel phénomène n’était pas explicitement anticipé dans l’étude d’impact environnemental [7]. Il a fallu l’intervention du Ministère public de la Rondônia pour que l’entreprise reconnaisse sa faute et accepte d’indemniser les victimes. Ces incidents sont venus jeter le doute, s’il en était besoin, sur les certitudes rassurantes affichées par les ingénieurs en charge de construire les deux ouvrages.

Comme toujours en matière de grands barrages, l’enjeu de la migration des poissons – et en l’occurrence de l’espèce emblématique du poisson-chat géant (dourada) – habituée à remonter de l’embouchure de l’Amazone jusqu’au pied de la cordillère des Andes pour se reproduire – a cristallisé les débats. Le président Lula aurait même déclaré, apprenant que l’Ibama s’apprêtait à refuser aux barrages leur licence préliminaire, « Qui m’a déposé ce poisson-chat mort sur les genoux ? ». Inévitablement, les défenseurs du barrage font valoir que des couloirs de circulation des poissons ont été ménagés dans l’ouvrage, tandis que les critiques estiment que ces passages ne sont là qu’à titre d’alibi et ont déjà démontré leur inefficacité. Les témoignages anecdotiques recueillis par la presse brésilienne et internationale [8] semblent confirmer que, du point de vue des pêcheurs, les populations de poisson-chat et autres ont fortement décliné en amont du barrage de Santo Antonio [9]. Selon le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB), environ 3000 personnes vivaient de la pêche dans la zone, et la plupart ne seront pas dédommagées du fait que les consortiums nient tout impact négatif sur les poissons.

Ultime sujet de discorde : le mercure utilisé par les orpailleurs illégaux actifs en amont des deux barrages. Il se serait accumulé au fil du temps au fond de la rivière (certaines estimations parlent de 30 tonnes en amont de Jirau), et les écologistes estiment que la formation du réservoir aura pour effet de libérer ce mercure, et ce faisant de générer par « stratification » de fortes quantités de méthane (puissant gaz à effet de serre), ainsi que du méthylmercure, substance extrêmement toxique pour la faune aquatique. Les promoteurs du projet ont toujours nié qu’il y ait une quelconque danger, apparemment parce qu’ils sont contentés d’étudier le cours principal de la rivière, alors que ce sont les rivières tributaires sont les plus exposées au phénomène de stratification. Certaines études récemment réalisées autour de la retenue du barrage de Santo Antonio [10] montreraient effectivement des taux de méthane élevés, ce qui tendrait à confirmer les craintes au sujet de la stratification.

Olivier Petitjean

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Photo : Gouvernement brésilien CC.