Source : Confédération syndicale internationale

Inégalités

Une opinion publique mondiale en demande de démocratie économique et de contrôle des grandes entreprises

par Olivier Petitjean

Comme tous les ans, la Confédération syndicale internationale (CSI) a fait réaliser un sondage dans 14 pays, dont la France, pour évaluer l’état de l’opinion mondiale sur les questions économiques. Le cru 2014 montre une opinion publique mondiale de plus en plus déçue par la démission de leurs gouvernements en matière économique, et de plus en plus défiante vis-à-vis du pouvoir des grandes entreprises. De quoi donner du grain à moudre pour les diverses initiatives qui visent, en France comme ailleurs, à encadrer la responsabilité des multinationales.

Les questions posées par la Confédération syndicale internationale portent aussi bien sur la situation personnelle des personnes interrogées que sur leur perception du système économique en général et des différents acteurs de ce système. Le sondage a été réalisé auprès d’adultes vivant dans des pays développés ou émergents [1].

Sans trop de surprise, le tableau qui en ressort est celui d’une inquiétude grandissante vis-à-vis de la précarité économique et de la montée des inégalités : salaires insuffisants, peur du chômage, lacunes des dispositifs de sécurité sociale... Autant de constats largement majoritaires, aussi bien en France que dans les autres pays, y compris les États-Unis et les pays émergents [2]. Globalement, quatre personnes sur cinq (78%) estiment que le système économique actuel est biaisé en faveur des riches. « Il n’y a pas un seul pays couvert dans le sondage où une majorité estime que le système économique est équitable pour toutes et tous », remarque la CSI [3].

Pouvoir des entreprises

Le sondage 2014 de la CSI accorde aussi une place plus importante que les années précédentes aux questions relatives aux multinationales et à leur rôle dans une économie globalisée, tout au long de leur chaîne d’approvisionnement. Cela tient certes pour partie à certains événements de l’année écoulée, comme l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh et ses suites, mais cela reflète aussi à la défiance grandissante des citoyens du monde envers leurs gouvernements. Ceux-ci ne leur paraissent plus ni disposés ni capables d’influencer positivement leur destin économique. Seuls 13% des personnes interrogées ont le sentiment que les gouvernements tiennent compte des intérêts des travailleurs [4]. 68% jugent les politiques de lutte contre le chômage inadaptées [5]

La démission économique des gouvernements entraîne un véritable « déséquilibre de pouvoirs » : « Au niveau mondial, 84 % des répondants estiment que les ’citoyens ordinaires’ n’ont pas un degré d’influence suffisant sur la prise de décisions économiques et 60 % pensent que les intérêts des entreprises ont trop d’importance [6]. »

Conséquence logique : globalement, 62% des répondants jugent que les gouvernements devraient faire davantage pour contrôler le pouvoir des grandes entreprises. Ils sont 70% en Italie et au Royaume-Uni, 68% en Allemagne, 62% aux États-Unis, en Inde et en Russie, 61% en France, 48% en Chine. 73% des sondés souhaitent également que leurs gouvernements conservent davantage les bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles de leurs pays.

Aucune confiance dans l’autorégulation des multinationales

On observe un scepticisme similaire en matière de respect des conditions de travail tout au long des chaînes d’approvisionnement. Si 93% des personnes interrogées se déclarent favorables à une responsabilité des multinationales vis-à-vis de leurs fournisseurs, les grande majorité d’entre eux déclarent ne pas faire confiance à celles-ci pour tenir leurs engagements en la matière. Ce sont les Allemands qui sont les moins convaincus par les promesses de responsabilité sociale des entreprises (76%), suivis par les Italiens, les Russes et les Français (64%). « Seuls trois pays font confiance aux entreprises pour respecter les droits des travailleuses et des travailleurs : la Chine, l’Inde et le Brésil. »

En termes d’action internationale, 94% des sondés souhaitent que les droits des travailleurs soient garantis dans les accords commerciaux internationaux. Ils sont 88% à souhaiter une hausse du salaire minimum dans tous les pays du monde, et 86% à vouloir que leurs gouvernements interviennent plus activement pour promouvoir un partage plus équitable des richesses au niveau international (contre « seulement » 73% à souhaiter davantage d’action en matière de changement climatique). Enfin, 94% des personnes interrogées veulent que leurs gouvernements agissent pour « renforcer les réglementations internationales pour obliger les entreprises du monde entier pour verser de meilleurs salaires ».

Autant de résultats que les gouvernements devraient méditer s’ils veulent démentir la piètre opinion de leurs citoyens, à l’heure où se négocient plusieurs accords commerciaux de grande envergure, notamment entre Union européenne et États-Unis. Des résultats qui apportent aussi de l’eau au moulin à tous ceux qui, en France comme au niveau des Nations Unies, militent actuellement pour l’adoption de normes contraignantes en matière de responsabilité des multinationales.

Les résultats complets sont consultables ici.

Olivier Petitjean

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Photo : Shreyans Bhansali CC

[1Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Belgique, Brésil, Canada, Chine, États-Unis, France, Inde, Italie, Japon, Royaume-Uni et Russie.

[2Dans les pays émergents, on trouve généralement un mélange paradoxal entre pessimisme relatif sur la situation économique personnelle et les inégalités inhérentes au système économique, et optimisme relatif sur la situation économique globale du pays. Un phénomène que l’on retrouve aussi en Allemagne.

[3Ils sont 90% en Russie, au Brésil et en Italie, 81% en Chine, 79% en France et en Allemagne, 73% aux États-Unis à considérer le système économique comme favorable aux riches. Le score le plus bas est 61%, au Japon.

[4Sondage 2013.

[5On notera aussi que si, au niveau global, les syndicats et leur action sont perçues de manière globalement positive, on constate une grande défiance dans des pays comme la France et l’Italie, ceux-là mêmes où les citoyens sont déjà les plus critiques envers leurs gouvernements. C’est dans les pays émergents (et, à nouveau, en Allemagne) que la perception des syndicats est la plus positive.

[6On notera que les Français sont ici plutôt comparables aux citoyens des pays émergents, puisque 31% des répondants estiment que les intérêts des entreprises n’ont pas assez d’influence sur les décisions économiques, derrière seulement la Chine (40%) et l’Afrique du Sud (43%) et devant l’Inde (29%). Ce qui contredit les discours patronaux sur la culture anti-entreprise de la France. En revanche, 90% des Français interrogés estiment que les simples citoyens n’on pas assez d’influence, en seconde place derrière l’Italie (92%).