Responsabilité sociale ?

Usines textiles en Asie : Carrefour face à ses responsabilités

par Ivan du Roy

Carrefour prétend être une entreprise « socialement responsable et durable ». Qu’en pensent les ouvrières du textile qui travaillent pour la célèbre enseigne de supermarchés au Bangladesh, en Inde ou au Sri Lanka ? Les enquêteurs de la campagne citoyenne Clean Clothes ("vêtements propres") viennent de publier un rapport pointant les pratiques de cinq grandes enseignes de supermarchés occidentales : Carrefour, Walmart, Lidl, Aldi et Tesco.

Cet article a été publié initialement par Basta ! le 17 février 2009.

Les actionnaires de Carrefour ont perçu 740 millions d’euros de dividendes en 2008. Ils peuvent remercier les ouvrières du Bangladesh, d’Inde ou du Sri Lanka qui travaillent pour eux. Elles ne ménagent pas leur peine pour enrichir le leader français de la grande distribution, comme témoigne l’une d’elles, ouvrière chez un fournisseur de Carrefour – et du géant états-unien Walmart – au Bangladesh : « Je me sens tellement malade et fatiguée après une journée de travail que je ne veux pas travailler le lendemain. Mais la faim ne permet pas de penser à la maladie, la seule idée de vivre avec l’estomac vide fait tout oublier. Nous travaillons pour nous sauver de la faim. »

Salaire minimum ou salaire vital

Des témoignages comme ceux-ci, les enquêteurs de la campagne Clean Clothes (vêtements propres), en ont recueilli des centaines [1]. Ils ont constaté les conditions de travail dans trente usines textile d’Asie qui fournissent des vêtements pour cinq grandes enseignes de distribution : Carrefour (France), Walmart (États-Unis), Tesco (Royaume-Uni), Aldi (Allemagne) ou Lidl (enseigne allemande de « hard discount » présente dans l’Union européenne). Depuis l’effondrement d’une usine fournissant Carrefour et la marque Zara au Bangladesh, en avril 2005 (tuant plus de 80 personnes), la situation n’a guère évolué dans l’eldorado textile des marques de prêt-à-porter.

Le salaire d’abord. Carrefour aura beau jeu de dire qu’il respecte la législation locale. « Chaque jour, le groupe Carrefour utilise ses compétences, son énergie et ses ressources afin de rester une entreprise hautement performante, socialement responsable et durable », proclame son rapport 2007 sur le développement durable. Au Bangladesh, où les salaires sont les plus bas, le « Smic » local est de 16,6 euros par mois [2] Carrefour ferait donc preuve d’un progressisme social quasi révolutionnaire en payant des ouvrières jusqu’au double du salaire minimum ! Soit entre 21 et 34 euros mensuels pour une semaine de 70 heures, voir de 90 heures pour les usines où le salaire est plus élevé grâce à l’usage intensif des heures supplémentaires.

Droits syndicaux

Les 25 millions de clients qui arpentent quotidiennement les rayons de la grande surface (dans le monde) doivent cependant connaître la différence entre « salaire minimum » et « salaire vital ». Le salaire vital, c’est un revenu qui permet au travailleur et à sa famille « de couvrir leurs besoins d’aliments nutritifs et d’eau potable, de logement, de vêtements, d’éducation, de soins de santé et de transport, et qui leur permet également de réaliser quelques économies », explique la campagne Clean Clothes. Le salaire vital au Bangladesh est estimé aux alentours de 50 euros par mois. Dans l’Inde voisine, des associations de défense des travailleurs de la confection l’évaluent à 80 euros. Des salaires « décents » que Carrefour - et ses 83 milliards d’euros de chiffre d’affaires (2007) - ne daigne même pas accorder. Sans oublier la précarité de nombreux contrats. « L’immense majorité des travailleurs sur les 31 lieux de travail de notre étude gagnent au moins le salaire minimum légal, et un grand nombre d’entre eux gagnent plus. Mais aucun travailleur ne gagne un salaire vital, plongeant bon nombre d’entre eux dans d’énormes difficultés. Cette situation reflète la manière dont les enseignes de la grande distribution appliquent leurs codes de conduite, se concentrant uniquement sur les salaires minimaux légaux alors que leurs codes de conduite avancent des engagements bien plus ambitieux », pointe le rapport.

« Mai qu’attendent ces emmerdeurs de syndicalistes pour revendiquer un salaire minimum vital ? », réagirait un trader emprunt d’une soudaine compassion tout en revendant à la hausse pour plusieurs millions d’euros d’actions Carrefour. En septembre 2008, c’est ce qu’on demandé plusieurs organisations syndicales, souhaitant qu’il soit fixé à 45 euros. Problème : le Bangladesh est en état d’urgence depuis janvier 2007 et « toutes les activités syndicales y sont interdites ». Des « Comités de représentation et de bien-être de travailleurs » (WRWC) s’y sont bien montés. « Un nombre indéterminé mais important de dirigeants et de membres actifs de WRWC ont été licenciés […] au terme de procédures que les travailleurs ont qualifiées de partiales et inéquitables », note la Confédération syndicale internationale (CSI, à laquelle adhèrent la CGT, la CFDT et FO) dans son rapport sur les violations des droits syndicaux (ici pour le lire en anglais). De toute manière, « dans de nouvelles usines détenues par des investisseurs étrangers ou créées sous la forme de joint-ventures en collaboration avec des investisseurs privés, les grèves ne sont pas autorisées pendant trois ans. », précise la CSI. De quoi rassurer les actionnaires.

Une entreprise socialement responsable et citoyenne…

Il sera difficile même pour un gouvernement volontariste de mettre de l’ordre dans les pratiques Walmart, Carrefour et consorts. Comment le Bangladesh, dont le PIB est inférieur au chiffre d’affaires de Carrefour (ainsi que de Walmart et de Tesco), et dont 2,5 millions d’emplois et 5.000 usines dépendent de l’industrie du prêt-à-porter qui habille l’Europe et les États-Unis, pourrait prendre le risque de se brouiller avec ces multinationales.

C’est un système pervers que ces enseignes de la grande distribution ont mis en place : mise en concurrence des fournisseurs locaux, pression permanente sur les prix, production à flux tendus ou changements de dernière minute dans les commandes… Ces pratiques ont au final de graves conséquences « sur la variable la plus vulnérable » : ceux - ou plutôt celles, 80% des ouvriers de la confection sont des femmes - qui sont en bout de chaîne. « Par leur taille et la pression déraisonnable qu’ils exercent sur les prix, les grands distributeurs induisent des coûts élevés supportés par des millions d’ouvriers à travers le monde, en grande majorité des jeunes femmes, tout en entretenant l’opacité auprès des consommateurs sur les conditions de fabrication de leurs produits » explique Maïté Errecart, présidente du Collectif éthique sur l’étiquette, partenaire français de la « Clean Clothes Campaign ». Soyons surs que Carrefour continuera d’agiter son « code de conduite » pour s’assurer une image respectable. « La solidarité est une valeur forte du Groupe Carrefour, qui fonde, partout dans le monde, sa démarche d’entreprise socialement responsable et citoyenne. Dans toutes les collectivités - pays, villes, quartiers - où Carrefour exerce son métier, il contribue au développement local et agit en faveur des zones défavorisées et des personnes en difficulté », communique le groupe, qui met en avant les quelques actions humanitaires de la « Fondation international Carrefour » (au maigre budget de 4,57 millions d’euros comparé à ses 1,8 milliards de bénéfices) et son partenariat avec la Fédération international des droits de l’homme (FIDH).

En attendant, « nous vivons le cœur gros comme des prisonniers », confie une ouvrière du Bangladesh. Mais ça, les calculateurs de dividende net par action ou de « Return on Equity » n’ont pas à en tenir compte.

Ivan du Roy

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Crédit photo : Clean Clothes Campaign