Industries extractives

Youngstown, Ohio : l’Amérique défavorisée en proie à l’industrie du gaz de schiste

par Olivier Petitjean

Dans l’est de l’Ohio, traumatisé par la désindustrialisation, les compagnies pétrolières ont trouvé un terrain particulièrement propice pour le développement du gaz de schiste. La région abrite non seulement des forages utilisant la fracturation hydraulique, mais reçoit aussi des milliards de litres d’eaux usées et de déchets issus des forages d’autres États. Malgré une succession d’accidents et de pollutions, et bien qu’elle ne reçoive qu’une portion infime des profits ainsi générés, une grande partie de la population locale continue à s’accrocher aux promesses de l’industrie du schiste. Deux firmes françaises, Total et Vallourec, y jouent un rôle de premier plan. Premier volet d’un reportage en quatre parties.

C’est l’une des régions les plus pauvres des États-Unis. La ville de Youngstown, dans l’Ohio, à mi chemin entre Pittsburgh et Cleveland, a été frappée de plein fouet par la désindustrialisation, et peine aujourd’hui encore à se relever de ce traumatisme. Sa population a chuté de presque 170 000 habitants dans les années 1960 à un peu plus de 60 000. Près de la moitié est noire, la population blanche ayant fui vers les banlieues ou vers des cieux moins défavorisés [1].

La région est aussi l’une des principales lignes de front de l’expansion du gaz de schiste aux États-Unis, dans la formation dite d’Utica. Youngstown et ses environs sont le théâtre d’opérations industrielles utilisant la technologie controversée de la fracturation hydraulique, interdite en France. Ils abritent aussi, et peut-être surtout, des opérations de réinjection dans le sous-sol des eaux usées issues du « fracking » – une pratique dont on parle peu en Europe mais qui comporte les mêmes risques que la fracturation hydraulique elle-même, sinon davantage. Dès 2011, Youngstown était frappée par un séisme de magnitude 4 sur l’échelle de Richter – le premier de toute son histoire –, directement lié à un puits d’injection. En février 2014, la ville avait déjà subi plus de 500 tremblements de terre, la plupart de faible ampleur. À quoi s’ajoutent plusieurs cas de pollution accidentelle ou délibérée.

Pourtant, les dirigeants politiques locaux et une bonne partie de la population continuent à s’accrocher aux promesses d’emplois et de développement économique brandies par l’industrie du gaz de schiste. Au premier rang de cette industrie – c’est une autre particularité de Youngstown – figurent deux entreprises françaises, Total et Vallourec. La première détient 25% des actifs de Chesapeake dans la formation d’Utica, tandis que la seconde a inauguré en grande pompe une nouvelle usine à Youngstown, produisant des tubes spéciaux destinés à la fracturation hydraulique. Mais cette usine, sur fond de crise du secteur pétrolier et gazier, est en train de supprimer des emplois par dizaines.

« Un puits de gaz de schiste peut s’installer du jour au lendemain »

C’est en 2011 que Total a racheté, pour 2,3 milliards de dollars, 25% des actifs de Chesapeake dans la formation d’Utica [2]. Chesapeake, principal producteur de gaz de schiste aux États-Unis, reste le seul opérateur des forages sur le terrain, Total se contentant d’apporter les fonds et de recevoir une partie des hydrocarbures issus de ces forages. Depuis quelques années, les firmes pétrolières se sont ruées sur cette partie de l’Ohio et ont convaincu beaucoup de propriétaires fonciers de leur céder les droits sur leur sous-sol en échange d’un paiement cash et d’une partie des revenus générés par leurs activités. Chesapeake et Total comptent parmi celles qui ont acquis le plus de droits dans la région.

La plupart des habitants de Youngstown et des bourgades environnantes vivent dans l’impression que jamais la fracturation hydraulique ne viendra les déranger en pleine ville, sur le pas de leur porte. Mais ils ne sont pas à l’abri de mauvaises surprises. Des habitants ont ainsi découvert quasiment par hasard que Chesapeake et Total avaient acquis les droits de forage profond sous Mill Creek Park, un gigantesque espace vert traversé par une rivière qui est le poumon de Youngstown et son principal lieu de loisirs. Susie et Raymond Beiersdorfer, deux résidents de la ville qui animent la résistance contre le gaz de schiste, dénoncent une situation d’opacité totale : les droits sur le sous-sol sont transférés d’entreprise à entreprise et les autorisations accordées sans aucune consultation du public, ni même des riverains : « Quelqu’un peut découvrir du jour au lendemain qu’un forage de gaz de schiste ou un puits d’injection s’installe sur le terrain d’à côté. » Chesapeake et Total possèdent aussi des droits sur la plus grande partie du territoire de la petite ville voisine de Niles. Aucun forage n’y est prévu à court terme en raison du ralentissement actuel du secteur du schiste, mais la menace pèse désormais sur la tête des habitants.

« Les cygnes ont tous disparu »

Cette menace, les résidents – pour la plupart retraités - du parc de mobil homes de Westwood, à une quinzaine de kilomètres de Youngstown, en ont fait l’expérience directe. Ils ont été surpris un soir de 2013 par l’entrée en production d’un puits de gaz de schiste dont personne ne leur avait annoncé l’arrivée. « Tout à coup, ils ont vu une immense lumière de l’autre côté des arbres : c’était le gaz s’échappant du puits que l’on faisait brûler. Il y avait un boucan terrible. Les retraités sont sortis de leur maison en robe de chambre et tournaient en rond en se demandant ce qui se passait », se souvient John Williams, un habitant de Niles mobilisé contre le gaz de schiste. « Au début, on leur a dit que c’était pour seulement deux semaines, puis un mois, puis deux mois… Ils sont encore là aujourd’hui, et ils prévoient même de passer de trois à huit puits sur le terrain. » Un élu de l’État s’est rendu sur place pour calmer les esprits, en faisant valoir aux résidents qu’il ne s’agissait que d’un « inconvénient mineur » et que c’était le prix normal à payer pour les bienfaits du gaz de schiste.

Les 800 résidents du parc, confrontés à une situation capturée dans des vidéos postées sur YouTube (ci-dessous), voient les choses différemment. Ils se plaignent du bruit et de maux de tête. L’un d’eux aurait été victime d’une maladie de peau similaire à celle dont se plaignent certains ouvriers du gaz de schiste [3]. Un dispositif de récupération du gaz qui s’échappe du puits a finalement été mis en place, avec pour résultat de réduire la taille de la flamme de torchage. Mais lorsque ce dispositif tombe en panne – ce qui arrive assez souvent selon les résidents –, elle retrouve sa taille initiale : 30 mètres de haut.

C’est un agriculteur voisin qui a cédé les droits sur son sous-sol à la société pétrolière texane Halcón. Le puits est situé à l’extrémité de sa parcelle, le plus loin possible de sa propre maison, mais à peine séparé par une rangée d’arbres de l’étang qui borde le parc de mobil homes de Westwood. « Avant, il y avait de magnifiques cygnes sur cet étang, se souvient John Williams. Ils ont tous disparu. » Les cygnes ont été remplacés par des bernaches du Canada, une espèce apparemment moins facilement dérangée par le bruit, la lumière et les relents de gaz [4].

Multinationales naïves ?

Total, pour sa part, s’est rapidement rendue compte que ses investissements dans l’Ohio avait été bien trop cher payés. Aubrey K. McClendon, l’ancien PDG de Chesapeake, s’est fait une spécialité de ce genre de transaction [5] : avec ses associés, il a réussi à convaincre plusieurs grandes entreprises pétrolières européennes ou asiatiques, comme Total, de fournir les capitaux nécessaires à ses opérations, en leur faisant miroiter des retours mirifiques… et en leur faisant payer leur participation bien plus cher que sa valeur réelle.

Dans son rapport financier pour 2014, Total déclare 2,944 milliards de dollars de dépréciations sur ses actifs dans le secteur des hydrocarbures non conventionnels aux États-Unis, en Chine, au Venezuela et en Algérie. Impossible de savoir quelle portion de cette somme correspond au manque à gagner enregistré sur les gisements de l’Ohio. D’autres multinationales s’y sont elles aussi brisées les dents, comme BP qui a déclaré en 2014 une dépréciation d’un demi-milliard de dollars sur ses actifs dans la région de Youngstown. De son côté, Aubrey K. McClendon a été débarqué de Chesapeake en 2013, après la révélation de plusieurs opérations financières problématiques et d’une fâcheuse tendance à utiliser les biens et les employés de l’entreprise à des fins personnelles. Il a fondé une nouvelle compagnie, American Energy, en emmenant avec lui, selon son ancienne entreprise qui l’a traîné en justice, une série d’informations commerciales stratégiques sur les gisements de l’Utica.

Propriétaires floués

Les multinationales pétrolières naïves ne sont pas les seules à avoir à se plaindre des pratiques de Chesapeake et de ses consœurs. Les témoignages abondent pour dénoncer les abus dont se rendent coupables les agents des firmes pétrolières en vue de convaincre les propriétaires fonciers de leur céder les droits de forage profond sous leurs terres. Dans bien des cas, par exemple, ces agents diront à un propriétaire récalcitrant que tous ses voisins ont déjà vendu leurs droits, même si ce n’est pas vrai, pour lui donner l’impression qu’il n’a plus le choix.

Plusieurs propriétaires de l’Ohio ont lancé des procédures judiciaires contre Chesapeake, qu’ils accusent de les avoir délibérément escroqués. Ils se plaignent que des représentants soient venus les démarcher, bien avant qu’il soit question de l’arrivée du gaz de schiste dans l’État, pour leur faire céder à vil prix les droits sur leur sous-sol, avant de les revendre à Chesapeake. Ils auraient cédé ces droits pour une somme aussi modeste que 5 dollars par acre (environ 4000 mètres carré), et Chesapeake les aurait acquis à son tour pour 1000 dollars l’acre [6]. Total, de son côté, a acquis ses 25% des actifs de Chesapeake pour un montant équivalent à 15 000 dollars par acre [7]

D’autres propriétaires qui avaient signé avec Chesapeake se sont aussi rendus compte, au bout de quelques mois, que l’entreprise avait drastiquement réduit les royalties qu’elle leur versait pour le gaz extrait du sous-sol de leur propriétés, en prétextant des frais de transport, de transformation et de gestion exorbitants [8]. Ron Hale avait ainsi cédé à Chesapeake et Total les droits sur le sous-sol d’un terrain dont il est copropriétaire à East Township, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Youngstown. Il s’est rapidement avéré que les paiements de royalties étaient loin d’être à la hauteur de ce que Chesapeake lui avait fait miroiter. Après qu’il se soit plaint auprès de l’entreprise, celle-ci lui a transmis un document comptable pour justifier le calcul des sommes qui lui étaient versées, dans lequel il a découvert avec effarement le montant des déductions diverses qui lui avaient été appliquées [9]. Dans certains cas, les déductions étaient même supérieures à la valeur déclarée du gaz ou du pétrole extrait du puits, de sorte que Ron Hale payait Chesapeake pour que celle-ci fore sur sa propriété !

On estime que 70% des propriétaires qui ont ainsi cédé les droits sur leur sous-sol à l’industrie du gaz de schiste se trouvent lésés de cette manière. Nombre de propriétaires soupçonnent également Chesapeake et les autres firmes pétrolières actives dans la région de sous-déclarer les quantités de gaz et de pétrole (et en particulier les gaz liquides qui ont le plus de valeur) qu’ils extraient du sol afin de baisser les royalties - ce qu’elles pourraient faire en théorie en toute impunité, puisque l’Ohio n’a mis en place qu’un système de déclaration sur l’honneur. « S’il ne me paient pas pour ce qu’ils prennent, ils peuvent le laisser dans le sol », lâche le partenaire de Ron Hale. Ce dernier a adressé en mai dernier une lettre à Total pour l’alerter sur ces pratiques. Il attend toujours une réponse.

Olivier Petitjean

- Lire le second volet de cette enquête : Comment la fracturation hydraulique pollue l’eau des campagnes et des villes américaines.

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Photos : Chiot’s run CC (une) ; Patti Haskins CC (carte postale ancienne) ; John Williams (Westwood Lake Park) ; OP (puits de gaz de schiste de Consol Energy avec un ancien « pumpjack ») ; OP (puits de Halcón à proximité de Westwood Lake Park).

[1Selon des études officielles, Youngstown est à la fois la ville américaine qui perd ses habitants le plus rapidement, et celle qui présente le taux de concentration de la pauvreté le plus élevé du pays, à 49,7%. Le taux de concentration de la pauvreté mesure le pourcentage de la population vivant dans des quartiers où le taux de pauvreté est supérieur à 40%. Voir ici.

[2L’entreprise française avait similairement acquis en 2009 25% des parts des actifs de Chesapeake dans la formation de Barnett, au Texas.

[3Voir ici les informations et témoignages rassemblés par l’ONG Food and Water Watch

[4Sur les impacts de la pollution sonore, lumineuse et chimique associée au gaz de schiste sur la biodiversité, voir ici.

[5Lire cet article du New York Times.

[6Source. Il s’agit de la somme payée immédiatement à titre de « droit d’entrée » par les firmes, à quoi s’ajoute un pourcentage extrêmement variable des revenus de l’exploitation, selon la capacité de négociation des propriétaires.

[7Source.

[8Lire l’enquête de ProPublica, qui explique aussi les motivations financières de Chesapeake.

[9Voir ici une autre procédure judiciaire lancée contre Chesapeake pour les mêmes raisons par un propriétaire de l’Ohio.