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Influence

10 millions à Paris, 27 millions à Bruxelles, 22 millions à Washington : c’est ce que le CAC40 déclare avoir dépensé en lobbying en 2017

par Olivier Petitjean

Dans quelques semaines, nous publierons notre premier « contre-rapport annuel » sur les grandes entreprises françaises : une manière de dresser leur véritable bilan, du point de vue économique, mais aussi social, environnemental et politique. Nouvel avant-goût de cette publication avec un zoom sur le lobbying : combien les groupes du CAC40 déclarent-ils avoir dépensé en 2017 à Paris, Bruxelles et Washington ? Que disent ces chiffres, ou ne disent-ils pas ?

Ce sont des données très partielles, mais elles donnent au moins une idée de la puissance de feu des grandes entreprises françaises lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts, en France même mais aussi et surtout auprès des institutions européennes à Bruxelles et de l’administration américaine à Washington. En 2017, les entreprises du CAC40 ont tout de même déclaré globalement 9,65 millions de dépenses de lobbying à Paris, contre 26,95 à Bruxelles et 22,2 millions de dollars à Washington.

Certes, ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. Ils sont parcellaires : toutes les entreprises ne respectent pas forcément leurs obligations de déclarations de dépenses de lobbying dans la capitale américaine, dans le registre de transparence de l’Union européenne et dans le tout nouveau « répertoire des représentants d’intérêts » mis en place en France suite au vote de la loi Sapin 2 fin 2016. Une seule firme du CAC40, TechnipFMC, ne déclare aucune dépense de lobbying ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Washington. À croire que cette entreprise parapétrolière, dont le principal actionnaire est l’Etat français via Bpifrance, ne fait pas de lobbying ? Même question pour Vinci ou LVMH, qui ont (pour l’instant ?) dédaigné de déclarer des dépenses de lobbying à Paris même.

Beaucoup d’autres multinationales tricolores soit ne déclarent pas leurs dépenses de lobbying partout, soit sous-estiment manifestement ces dépenses. C’est l’un des points faibles des dispositifs de transparence en place à Washington, à Bruxelles et désormais à Paris : que doit-on considérer comme « lobbying » ? Les chiffres ne comprennent-ils que les coûts salariaux ou autres liés aux activités de lobbying directes de l’entreprise – par exemple, un rendez-vous avec un député ? Incluent-ils les contrats passés avec des cabinets de consultants ou de relations publiques ? Intègrent-ils les frais d’adhésion aux associations patronales ou sectorielles (Fédération bancaire française, Fédération française du bâtiment, Les entreprises du médicament, etc.) qui effectuent elles aussi du lobbying pour le compte des entreprises ? Tiennent-ils compte de la présence de salariés des entreprises dans les multiples comités consultatifs ou groupes d’expert ? Faut-il y inclure les dépenses de publicité ou de mécénat ? Si l’on tenait compte de tous les divers aspects de la stratégie d’influence des grandes entreprises, les sommes en jeu pourraient rapidement atteindre des sommets.

Aussi parcellaires soient-ils, les chiffres rendus publics n’en livrent pas moins quelques enseignements. Tout d’abord, à en croire les sommes en jeu, le lobbying à Paris compte moins pour les grandes entreprises françaises que le lobbying à Bruxelles ou à Washington, là où sont fixées les règles et les normes qui encadrent leur accès aux marchés européens et nord-américains. Ensuite, les différents lieux de pouvoir sont plus ou moins importants selon les entreprises concernées : Accor concentre son lobbying à Paris, Engie et Pernod Ricard à Bruxelles, Sanofi à Washington.

Enfin, on repère facilement quelques groupes pour lesquels le lobbying revêt une importance stratégique, qu’il s’agisse de s’assurer des marchés publics ou des autorisations de commercialisation, de limiter les régulations relatives à la pollution ou à la santé, ou plus généralement de protéger leur modèle commercial. Certains de ces « champions du lobbying » sont attendus (comme Total, Airbus, Sanofi, Engie ou Renault-Nissan) ; d’autres le sont moins, comme Pernod Ricard ou Vivendi, intéressés respectivement à se protéger contre une législation trop contraignant sur l’alcool ou contre les risques d’atteinte à sa propriété intellectuelle.

Au final, les sommes en jeu - même sous-estimées - illustrent la disproportion des ressources dont disposent les multinationales par rapport à la société civile pour faire valoir leurs intérêts au plus haut niveau. Mais au regard de leur chiffre d’affaires ou de leurs bénéfices, ces dépenses de lobbying ne pèsent pas forcément très lourd. En ce sens, le lobbying - dès lors qu’il permet d’éviter des normes trop contraignantes ou de s’assurer des subventions ou l’accès à certains marchés - représente sans doute pour ces groupes un « retour sur investissement » très intéressant.

Olivier Petitjean

Pour en savoir plus sur notre véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises, voir ici.

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Données complètes, sur un échantillon d’entreprises plus large que le seul CAC40 :

Précisions méthodologiques : Les chiffres donnés ici incluent les déclarations de dépenses de lobbying des filiales des entreprises (p. ex. GRTgaz ou GRDF pour Engie). Lorsque les déclarations sont sous la forme de tranches, nous retenons le chiffre médian (p. ex. 150 000 euros pour la tranche 100 000-200 000 euros). Données issues du site OpenSecrets.org pour les Etats-Unis, Lobbyfacts pour l’Union européenne et Haute autorité pour la transparence de la vie publique pour la France.

Photo : Amtec Staffing CC via flickr