Allô Bercy ?

Aides publiques massives, délocalisation, dividendes en hausse... Schneider Electric ou le triste visage des « champions nationaux »

par Olivier Petitjean

Schneider Electric, lointain héritier du groupe industriel créé dans les années 1830 au Creusot, est l’exemple même de ce qui ne va pas avec les prétendus champions industriels français. Bénéficiaire d’aides publiques considérables à l’occasion de la crise sanitaire, le groupe désormais basé à Hong Kong augmente ses dividendes et supprime des emplois, notamment en France. Nouvelle publication dans le cadre de notre campagne Allô Bercy ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions.

Ce mercredi 28 avril, les actionnaires de Schneider Electric sont appelés à approuver, en assemblée générale annuelle, le versement d’un dividende de 1,44 milliard d’euros. C’est plus que l’année dernière (1,41 milliard), où le groupe avait refusé de réduire ou supprimer son dividende malgré la crise sanitaire. Et c’est plus que l’année d’avant (1,36 milliard).

Schneider Electric fait partie de ces « champions » tricolores qui ont bénéficié d’aides publiques importantes sous prétexte d’épidémie de Covid-19 : recours au chômage partiel (par lequel l’Etat a pris en charge le salaire de ses employés), rachats d’obligations par la Banque de France pour soigner sa trésorerie, baisse des impôts de production sous prétexte d’aider à la relocalisation de l’industrie, et enfin multiples mesures du plan de relance destinées à soutenir la « digitalisation » et l’électrification, les deux marchés principaux du groupe. Sans parler du plan de relance européen à venir.

Cette floraison d’aides étonne au vu de la santé financière apparente du groupe, dont le chiffre d’affaires et le résultat net 2020 ont été à peine affectés par la crise. Si elles ont servi à quelque chose, c’est plutôt à préserver les versements aux actionnaires, augmentés imperturbablement d’année en année. Pour ce qui est de préserver l’emploi, on repassera : Schneider a réduit ses effectifs mondiaux de 2,5% en 2020. On ne dispose pas de chiffres précis pour la France, mais le groupe y a annoncé la fermeture de deux usines, à Lattes (Hérault) et à Saumur (Maine-et-Loire), ainsi que la fin de certaines activités sur son site de Grenoble. 400 emplois supprimés au total, dans des conditions plutôt brutales puisque les employés de Lattes ont entamé une grève de la faim.

Délocalisation vers l’Asie

Le groupe, dernier rejeton du fleuron industriel Schneider et Cie, créé dans les années 1830 au Creusot et figurant un temps parmi les plus grosses entreprises au monde, a délocalisé il y a quelques années son siège social à Hong Kong. Ses deux principaux actionnaires sont des fonds d’investissement, Sun Life (8,3%) et BlackRock (6,4%), qui empocheront donc respectivement 119 et 92 millions d’euros de dividendes cette année. De quoi sauver bien des emplois. Pour le syndicat FO de Schneider, les suppressions de postes en cours en France ne sont que le dernier épisode en date d’un mouvement plus ancien de délocalisation progressive de l’emploi du groupe vers l’Asie.

Quant au PDG Jean-Pascal Tricoire, qui a orchestré toute cette stratégie, son mandat devrait également être renouvelé à l’occasion de l’assemblée générale annuelle du groupe. Champion autoproclamé de la cause climatique (en réalité, surtout de la « digitalisation » qu’il présente comme la solution pour la transition et pour laquelle sa firme fait un lobbying acharné), il a été le seul chef d’entreprise invité à la tribune du « One Planet Summit » de janvier dernier. Il a accepté de réduire légèrement sa rémunération pour 2020 (de 6,5 en 2019 à 5,3 millions d’euros) en reversant une partie de son salaire fixe à la fondation d’entreprise. Mais il n’est pas trop à plaindre. Comme l’a récemment révélé Mediapart, 70% de cette rémunération est touchée hors de France, avec un taux d’imposition réduit. Et surtout, en tant qu’actionnaire éminent de son propre groupe, il touchera à titre personnel la bagatelle de 1,89 million d’euros de dividendes ce printemps.

Olivier Petitjean