27.05.2021 • Allô Bercy ?

CAC40 : comment l’épidémie de Covid a favorisé les groupes du numérique (et leurs abus)

Atos, Dassault Systèmes, Capgemini, Orange, Teleperformance... Pour les groupes du CAC40 liés au secteur numérique, 2020 a été une année florissante malgré, ou plutôt grâce à la pandémie. Ce qui ne les a pas empêchés de bénéficier de nombreuses mesures de soutien, et de promouvoir avec succès auprès des pouvoirs publics un agenda discutable de « numérisation ». Nouvelle publication dans le cadre de notre campagne Allô Bercy ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions.

Publié le 27 mai 2021 , par Olivier Petitjean

Les entreprises spécialisées dans le numérique au sens large (services informatiques, logiciels, conseil et ingénierie, paiement en ligne) sont de plus en plus nombreuses dans le CAC40. Atos, Dassault Systèmes et Wordline ont récemment rejoint l’indice phare de la Bourse de Paris, de même que le spécialiste des centres d’appel Teleperformance, rejoignant deux piliers historiques que l’on peut ranger dans la même catégorie : Capgemini et Orange (ex France Télécom). On pourrait également leur adjoindre Vivendi, en tant que fournisseur de « contenus ».

Moins connus du public que les grands groupes industriels, et pesant moins en termes de chiffres d’affaires, les représentants du numérique sont désormais plus nombreux dans le CAC que ceux de la finance, du BTP ou de l’agroalimentaire.

Ces nouveaux venus ne se distinguent par des pratiques plus vertueuses que les autres. Le directeur général de Dassault Systèmes est systématiquement, depuis l’arrivée de son groupe dans l’indice en 2018, le patron le mieux payé du CAC40, avec des rémunérations dépassant les 20 millions d’euros (20,6 millions d’euros cette année, en baisse de 16% par rapport à 2019). Il est suivi de près par Daniel Julien, le PDG de Teleperformance (17 millions, +29% d’une année sur l’autre). Tout comme Vivendi, leur deux groupes ont maintenu (et augmenté) leurs dividendes au printemps 2020 malgré l’irruption du virus Covid-19, et à nouveau en 2021. Orange verse également l’un des dividendes les plus importants du CAC40 ce printemps (2,4 milliards d’euros). Les dividendes d’Atos restent plus modestes (99 millions), tandis que Wordline a pour politique de ne pas verser de dividendes dans cette phase de croissance de l’entreprise.

Des affaires florissantes malgré (ou grâce à) la pandémie

À considérer les résultats 2020 du CAC40, ces groupes apparaissent - aux côtés du laboratoire Sanofi - comme les grands gagnants de la crise sanitaire. Ainsi qu’on pouvait sans doute s’y attendre, les confinements successifs et le passage au télétravail ont grandement favorisé les pourvoyeurs de services numériques. Wordline (+16%), Capgemini (+12%), Dassault Systèmes (+11%), Teleperformance (+7%), Vivendi (+1%) et Orange (+0,1%) figurent tous parmi les huit groupes du CAC40 dont le chiffre d’affaires a augmenté en 2020 malgré (ou, en l’occurrence, grâce à) la crise sanitaire. Orange (+60%) et Capgemini (+12%) sont parmi les seuls qui voient également leur bénéfice augmenter d’une année sur l’autre.

Deux de ces groupes, Teleperformance et Capgemini, ont connu en 2020 une croissance spectaculaire de leur effectif, avec plus de 50 000 employés supplémentaires chacun à la fin de l’année. À eux deux, ils compensent presque les suppressions massives d’emploi intervenues en 2020 dans les grands groupes industriels comme Safran, ArcelorMittal ou Renault. Il s’agit cependant d’emplois moins bien payés, et localisés majoritairement hors de France. Près de la moitié des effectifs de Capgemini (125 000 sur 270 000) sont désormais en Inde. Chez Teleperformance, le ratio entre la rémunération du PDG et les dépenses moyennes par salarié de 1255 en 2019 est passé à 1698 en 2020 : il faut désormais 4 ans et presque 8 mois à un salarié moyen de Teleperformance pour gagner autant que Daniel Julien en une seule journée.

Si les affaires des groupes du numérique sont si florissantes, c’est en partie grâce aux nombreux marchés et contrats publics empochés dans le cadre de la pandémie. Teleperformance a obtenu par exemple celui du numéro vert Covid. Presque tous (Capgemini, Orange, Atos, Dassault Systèmes… aux côtés de Thales) ont été impliqués dans le fiasco de l’application StopCovid, rebaptisée TousAntiCovid. Le Parquet national financier vient d’ouvrir une enquête sur l’attribution de du contrat de gestion de cette application, sans appel d’offres, à une filiale de Dassault Systèmes.

Priorités discutables

Tout ceci n’a pas empêché ces mêmes groupes de profiter des aides publiques mises en place par le gouvernement, destinées en théorie à soutenir les entreprises en difficulté du fait de la crise sanitaire. Atos, Capgemini et Wordline (en Belgique) ont eu recours au chômage partiel. Capgemini, Orange, Teleperformance et Wordline ont bénéficié du programme d’achats d’obligations des banques centrales. Surtout, le plan de relance concocté par le gouvernement comporte un important volet « numérisation », évalué à 10 milliards d’euros. Ces fonds destinés à la numérisation de l’État, des services publics et des petites entreprises se traduiront par des contrats juteux pour nos champions du numérique (ainsi que pour les GAFAM).

On a beaucoup débattu autour des enjeux de climat et de transition dans le plan de relance. Les industriels ont obtenu des soutiens massifs pour le développement de technologies prétendument vertes comme l’hydrogène, tout en évitant toute véritable conditionnalité climatique (lire notre article). On n’a quasiment pas parlé de cet autre grand pilier de la relance conçue par le gouvernement qu’est le numérique, et pourtant cette option pose de nombreuses questions. Sur le plan environnemental tout d’abord : à en croire certains discours officiels, le passage au numérique serait quasiment synonyme de transition énergétique. On sait bien qu’il n’en est rien, le secteur étant grand consommateur d’énergie et de matières premières. Sur le plan social également, si l’on considère la précarité de la majorité des emplois créés. Sans parler des enjeux sociétaux comme celui de la protection de la vie privée. Autant de questions que le lobby du numérique, particulièrement influent auprès du pouvoir exécutif, a pour l’instant réussi à évacuer.

Olivier Petitjean

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