Allô Bercy ?

Dividendes, climat : Total en pleine fuite en avant

par Olivier Petitjean

Total choisit de verser 7,6 milliards de dividendes malgré des pertes colossales en 2020. Une générosité envers les actionnaires qui veut faire oublier la position de plus en plus intenable du groupe pétrolier face à l’urgence climatique. Nouvelle publication dans le cadre de notre campagne Allô Bercy ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions.

Peut-on à la fois afficher une perte financière de 7,2 milliards d’euros, et décider de verser tout de même 7,6 milliards de dividendes à ses actionnaires ? C’est le tour de force accompli cette année par Total, qui tient son assemblée générale annuelle ce 28 mai. Traditionnellement premier verseur de dividendes du CAC40, le groupe pétrolier entend visiblement le rester, malgré une performance financière rouge vif en 2020 du fait de la pandémie et de la chute des cours du pétrole.

En maintenant les dividendes à un niveau aussi élevé, les dirigeants de Total veulent sans doute faire passer un message aux marchés financiers : que la crise de 2020 n’est qu’une péripétie et qu’ils ont confiance dans l’avenir de leur groupe et en sa capacité à continuer à générer des profits juteux dans les années à venir.

C’est un peu le même message que la direction de Total a voulu faire passer au printemps dernier, au début de l’épidémie, en affirmant fièrement qu’elle ne ferait pas appel aux mesures de soutien aux entreprises mises en place par l’État (prêts garantis, reports de charges, chômage partiel). Sous-entendu : le groupe était assez solide pour ne compter que sur lui-même. En réalité, comme nous l’avons révélé, Total bénéficie bien d’aides publiques importantes pour faire face à la crise, par le biais des achats d’obligations des banques centrales (lire notre article). Il bénéficiera aussi des fonds publics en soutien à l’hydrogène et à la voiture électrique dans le cadre du plan de relance, ainsi que de la baisse des impôts de production intégrée à ce même plan. Ces 7,6 milliards de dividendes sont donc tout de même en partie aux frais du contribuable.

Choyer les actionnaires pour faire oublier l’urgence climatique ?

Derrière l’assurance affichée par Total et ses dirigeants, il devient de plus en plus difficile d’ignorer la précarité croissante de leur position. Depuis quelques années, le groupe pétrolier vit dans une sorte de mensonge permanent sur lui-même, au moins en France, en ne communiquant plus que sur ses engagements dans les énergies « décarbonées » (une catégorie fourre-tout qui inclut les agrocarburants, l’électricité et autres technologies encore en développement), alors que l’essentiel de ses investissements restent par nécessité consacré au pétrole et au gaz. Une communication symbolisée cette année par le changement proposé de nom du groupe en « TotalEnergies », avec un s à « énergie ».

De même, Total se trouve contraint d’annoncer chaque année une nouvelle stratégie climat et de nouveaux engagements pour calmer les inquiétudes de ses actionnaires, et notamment des investisseurs institutionnels de plus en plus sensibilisés au risque climatique. Et il semble avoir de plus en plus de mal à les convaincre. La direction du groupe a proposé au vote de l’assemblée générale de cette année une motion sur ses engagements climat, et plusieurs investisseurs (dont Meeschaert Asset Management (AM), PME, OFI, Ircantec, La Française, Sycomore et Actiam) ont annoncé qu’ils voteraient contre ou s’abstiendraient.

De fait, les temps sont durs pour les majors du pétrole. Les actionnaires d’ExxonMobil et de Chevron viennent de voter, lors des récentes assemblées générales de ces groupes, des résolutions pour forcer les directions à réduire plus activement et plus rapidement leurs émissions de gaz à effet de serre. Surtout, un tribunal néerlandais, saisi par un collectif d’ONG, vient de condamner le groupe Shell à réduire de 45% ses émissions d’ici 2030. C’est peut-être le signe que la voie judiciaire pourrait s’avérer efficace pour forcer les multinationales à agir face à l’urgence climatique. Rappelons que Total est lui aussi la cible d’une plainte en France d’un collectif d’ONG et de collectivités locales...

L’actualité récente est venue rappeler que la poursuite de l’exploitation du pétrole et du gaz, en plus de son impact sur le dérèglement climatique, a aussi un coût politique et humain direct. Total a été mise en cause pour ses liens financiers avec le régime dictatorial du Myanmar, révélés par Le Monde - et a dû accepter de cesser ses versements directs. En Russie, le groupe doit pactiser avec le régime du Kremlin et les oligarques pour extraire du gaz dans la région Arctique (lire notre enquête). Au Mozambique, il a dû suspendre ses projets d’extraction de gaz offshore en raison d’une explosion de violences dans la région où il opère. En Ouganda, les opposants à ses projets pétroliers sont harcelés par les autorités : un militant et une journaliste italienne ont même été arrêtés ces derniers jours parce qu’ils cherchaient à rencontrer les communautés affectées. Beaucoup de casseroles que les milliards de dividendes ne réussiront pas forcément à faire oublier.

Olivier Petitjean

- Lire le rapport Allô Bercy ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions