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Bonne lecture
Stérin : un business très politique
On ne présente plus Pierre-Édouard Stérin. Le milliardaire finance toute une galaxie d’associations et de projets catholiques intégristes et familialistes, de think tanks libertariens, d’oficines anti-migrants. À travers le projet Périclès, doté officiellement de 150 millions d’euros sur dix ans, il veut travailler à la victoire électorale de l’extrême droite.
D’où vient l’argent de Pierre-Édouard Stérin et comment a-t-il structuré son empire ? Les médias se contentent en général de mentionner qu’il est propriétaire de Smartbox et ses investissements dans le secteur de la Tech, mais la myriade de structures qu’il utilise pour placer son argent, investir dans différents secteurs et porter ses idées conservatrices restaient jusqu’ici assez obscurs.
C’est pourquoi nous avons reconstitué l’organigramme complet du groupe Stérin – dont, rassurez-vous, nous proposons aussi une version simplifiée – en nous appuyant sur les documents publics disponibles, notamment dans les registres des sociétés en France, en Belgique et en Irlande.
Ce travail est une base de travail pour de futures enquêtes, mais il est aussi en lui-même riche d’enseignements. Il permet de confirmer par exemple qu’une grande partie de l’argent de Pierre-Édouard Stérin lui vient encore à ce jour des bénéfices générés par Smartbox, mais que son empire est présent dans de multiples secteurs, de la tech aux parcs de loisir en passant par le nucléaire. Et que cet empire est depuis quelques années en réorganisation permanente, et de plus en plus opaque.
Les infographies et nos explications : Le système Stérin
Autre révélation : le milliardaire finance le Fonds du bien commun (qui lui sert à arroser des associations et des projets réactionnaires sous des airs philanthropiques) non par des dons comme on aurait pu s’y attendre d’après ses discours, mais entièrement via des prêts consentis par des sociétés de son groupe. Prêts qui donnent d’ailleurs lieu à des versements d’intérêts substantiels. Un montage pour le moins inhabituel qui confirme sa tendance à mélanger allègrement business et politique.
Lire Pierre-Édouard Stérin finance son Fonds du bien commun... par des prêts.
Une grande école sous influence
L’École Polytechnique, c’est l’élite de la science et de la République. Beaucoup de nos dirigeants économiques et politiques en sont issus.
C’est aussi – et de plus en plus – une école grande ouverte aux multinationales (françaises ou étrangères d’ailleurs).
Instances de gouvernance, financements et partenariats, vie étudiante, start-ups, fondation, association d’élèves et d’anciens élèves : leur omniprésence n’est évidemment pas sans influence sur le contenu de l’enseignement qui y est dispensé et de la recherche qui y est menée, comme le montre l’enquête sur nous avons publié la semaine dernière.
Cette omniprésence contribue à renforcer une orientation pro-croissance et pro-industrie, et face aux enjeux climatiques et écologiques elle contribue à privilégier certaines directions de travail (techno-solutionnistes, réductionnistes) et à marginaliser voire ignorer les autres.
Lire Polytechnique, une école d’État sous emprise.
La tentative de TotalEnergies d’implanter un bâtiment sur le campus de l’École polytechnique, puis celle de LVMH deux ans plus tard, ont suscité d’importantes mobilisations de la part des élèves, du personnel et de la société civile. Malgré l’abandon de ces deux projets, les grandes entreprises continuent discrètement de tisser leur toile à Polytechnique avec la bénédiction de l’école et des pouvoirs publics, sans transparence et sans débat contradictoire, et de plus en plus en censurant les élèves qui veulent s’exprimer sur le sujet.
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C’est fini pour Christophe Castaner chez Shein. La marque chinoise a annoncé qu’elle allait se passer des services de l’ancien ministre macroniste. Celui-ci avait été embauché l’année dernière, officiellement pour conseiller Shein sur sa « responsabilité sociale », à un moment où l’entreprise était engagée dans une vaste offensive de lobbying contre la proposition de loi « fast-fashion ». Les conditions et les motivations nébuleuses de ce recrutement – symptomatique de la généralisation des « portes tournantes » public-privé – avaient poussé l’Observatoire des multinationales et les Amis de la Terre a faire un signalement auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (lire Pourquoi il faut faire la lumière sur le lobbying de Shein et le rôle de Christophe Castaner). Face aux critiques, Shein avait changé de discours en prétendant que Christophe Castaner était là en réalité plutôt pour l’aider à nouer des partenariats en France, mais le groupe chinois est revenu à sa version initiale pour justifier de mettre fin au services de l’ex ministre. Le départ de ce dernier s’expliquerait par le fait que le rapport « responsabilité sociale » de Shein est enfin prêt. On l’attend avec impatience.
« Désarmer GBH ». Le groupe de distribution GBH, propriété de la famille de Bernard Hayot, est sous le feu des critiques en Martinique, mais aussi en Guadeloupe ou à la Réunion, pour son poids économique écrasant et son rôle dans la flambée des prix à la consommation. L’an dernier, suite à une procédure initiée par l’association Lanceur d’alerte, GBH a été contraint de publier enfin ses comptes complets. Vous n’êtes pas seul et l’Observatoire Terre-Monde se sont emparées de ces informations disponibles pour la première fois et, en les croisant avec d’autres sources, ont réalisé une cartographie mondiale des implantations de GBH et une présentation graphique de ses (très nombreuses) filiales. Ces deux outils sont accompagnés d’un rapport qui tire quelques premières analyses de l’exercice. L’ensemble est à consulter ici.
Nouveau recul européen sur l’écologie. Il y a quelques jours, nous alertions sur l’alliance de fait nouée à Bruxelles par les lobbys et la droite traditionnelle avec l’extrême droite pour démanteler toute une série de législations dans le domaine du climat et bien au-delà (lire Au centre du jeu bruxellois, l’extrême droite sonne la charge contre l’écologie et le climat). Nouvelle illustration avec la proposition de repousser encore une fois d’un an l’entrée en vigueur du règlement sur la déforestation, qui obligerait les importateurs d’huile de palme et d’autres matières premières à démontrer que leurs produits n’ont pas entraîné la destruction de forêts. Hasard du calendrier (ou pas) : la Commission européenne vient de signer un projet d’accord de libre-échange avec l’Indonésie, inquiète des implications de ce règlement pour ses exportations à destination du vieux continent.
Pétrole ougandais : TotalEnergies contraint d’ouvrir la boîte noire. C’est une victoire significative dans la bataille juridique qui oppose la multinationale et les associations qui la poursuivent dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance. Le 18 septembre, le tribunal a ordonné à TotalEnergies de transmettre aux plaignants tous les documents nécessaires à l’établissement d’un préjudice, y compris au niveau de ses filiales. Prouver la responsabilité des multinationales en matière d’atteintes aux droits humains est souvent très difficile tant que ces dernières gardent la main sur les informations et les documents potentiellement incriminants. Cette décision de justice pourrait donc avoir des conséquences pour bien d’autres procédures en cours ou à venir.
Auchan : la justice invalide le plan social. Le tribunal administratif de Lille a invalidé le plan de 2 389 licenciements annoncé en novembre 2024 par le géant de la grande distribution. Une décision importante non seulement pour les salariés concernés, mais aussi parce que les juges ont donné tort aux Mulliez, propriétaires d’Auchan, sur plusieurs points clé : la possibilité de faire valider un plan au niveau du groupe sans validation auprès des différentes sociétés impactées, et la possibilité de justifier un plan de suppressions d’emplois sans donner aux représentants des salariés une image complète de la santé financière du groupe dans son entier, y compris en l’occurrence les holdings familiales de Mulliez. Lire les explications de Dan Israel pour Mediapart.
Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.
