Depuis quelques mois, Pierre-Édouard Stérin, entrepreneur exilé fiscal en Belgique, est au centre de l’actualité. La révélation en juillet 2024 de son projet « Périclès », doté de 150 millions d’euros sur dix ans pour faciliter la victoire électorale de l’extrême droite, à commencer par les municipales de 2026, aura fini de mettre le feu aux poudres. Auparavant, le milliardaire – libertarien et chrétien intégriste revendiqué – avait déjà attiré l’attention avec ses acquisitions ou ses tentatives d’acquisitions dans les médias ou l’édition (dont celles de Marianne et du groupe Editis, qui ont finalement échappé à leur prédateur) ainsi que par les financements accordés par le Fonds du bien commun, qu’il a créé, à des associations chrétiennes intégristes ou antiféministes.
La myriade de structures que Pierre-Édouard Stérin utilise pour placer son argent, investir dans différents secteurs et porter ses idées conservatrices restaient jusqu’ici assez obscurs.
Depuis quelques mois, les révélations se succèdent qui montrent l’ampleur de ses investissements au service de causes réactionnaires : projet de « lotissement chrétien » abandonné du fait des résistances locales (Monasphère), « internat catholique d’excellence » (Académie Saint-Louis), alliance avec les médias Bolloré pour organiser le « sommet des libertés » en juin dernier à Paris (lire notre article), discret financement de l’Université catholique de l’Ouest, liens avec le label « Plus belles fêtes de France »... Au printemps 2025, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale tente en vain de l’auditionner pour qu’il s’explique sur son activisme politique. Son refus de s’y présenter fait aujourd’hui l’objet d’une information judiciaire. Le milliardaire réactionnaire était déjà sous le coup d’une autre enquête préliminaire pour son rôle présumé dans un système de prêts électoraux au Rassemblement national. Son bras droit François Durvye conseille les dirigeants du parti sur les questions économiques et envisagerait, selon Politico et d’autres médias, de se présenter sous sa bannière lors des prochaines élections législatives.
Si Pierre-Édouard Stérin peut se permettre d’investir des sommes conséquentes dans son projet politique, c’est grâce à la fortune accumulée dans sa première vie d’entrepreneur. D’où vient l’argent du milliardaire et comment a-t-il structuré son empire ? Les médias se contentent en général de mentionner qu’il est propriétaire de Smartbox ou encore ses investissements dans le secteur de la Tech, mais la myriade de structures qu’il utilise pour placer son argent, investir dans différents secteurs et porter ses idées conservatrices restaient jusqu’ici assez obscurs. Nous avons tenté de reconstruire l’organigramme du groupe Stérin – en version simplifiée et en version plus complète – en nous appuyant sur les documents publics disponibles, notamment dans les registres des sociétés en France, en Belgique et en Irlande.
Ce travail est pour partie inachevé, du fait des lacunes dans les sources et de l’ampleur de la tâche, mais il est riche d’enseignements. Par exemple, qu’une grande partie de l’argent de Pierre-Édouard Stérin lui vient encore à ce jour des bénéfices générés par Smartbox, mais que son empire est présent dans de multiples secteurs, de la tech aux parcs de loisir en passant par le nucléaire. Et que cet empire est depuis quelques années en réorganisation permanente, et de plus en plus opaque.
Un empire multiforme
Le premier constat qui saute aux yeux est l’étendue et la complexité de l’empire Stérin. Jusqu’à récemment, l’ensemble était piloté depuis une holding localisée en Belgique, appelée B.A.D. 21. Au cours de l’été 2025, il a créé une autre holding, baptisée du nom de Thomas Lemahieu, le journaliste de L’Humanité qui a dévoilé l’existence du projet Périclès, à laquelle il a transféré 98 % des parts qu’il détenait directement dans B.A.D. 21 (lire notre article). À quelle fin ? On ne le sait pas. (Nous avons adressé dans le cadre de cette enquête une série de questions détaillées au service de presse d’Otium Capital, géré par l’agence Image 7, qui ne nous a pas répondu.)
En dessous de B.A.D. 21, cela part dans tous les sens. Les sociétés liés à Smartbox sont placées sous la houlette d’une filiale basée en Irlande, SBG Financial Holding. Les activités parcs et salles de loisir sont regroupées dans Otium Leisure (sous la marque Hadrena) et d’autres filiales ou sous-filiales se spécialisent dans l’immobilier, l’hôtellerie, la tech, l’industrie ou la santé. Sauf que plusieurs filiales différentes peuvent investir dans le même secteur, sans grande logique apparente, et de nombreuses participations minoritaires ou majoritaires restent détenues directement par B.A.D. 21.
Dans leur communication, Pierre-Édouard Stérin et ses adjoints mettent constamment en avant le nom Otium comme chapeau de l’ensemble, même si cela ne correspond pas à la réalité juridique et capitalistique. Le site Otium Capital, qui semble fonctionner comme une sorte de « guichet unique » du groupe contrôlé par le milliardaire, présente ainsi une longue liste de participations qui sont en fait détenues par beaucoup d’autres entités du groupe ou directement par B.A.D. 21.
Notre enquête révèle que Pierre-Édouard Stérin a investi dans la Compagnie des amandes, promotrice d'amandes « 100% françaises », lancée par Arnaud Montebourg.
En tout état de cause, l’empire économique de Pierre-Édouard Stérin est loin de se résumer à Smartbox et au secteur de la tech comme on l’entend trop souvent. Il détient aussi des participations importantes dans les parcs et salles de loisir, dans l’immobilier, dans l’hôtellerie, la restauration (La Pataterie), la surveillance (Atral Tech), la santé, les biotechs (Enosium), le nucléaire, les logiciels, la culture et les médias. Sa filiale Otium Partners InvestCo s’est fait une spécialité du rachat de PME d’un secteur spécifique pour « créer de la valeur » en les regroupant dans un même ensemble, comme le projet Alfeor, mené conjointement avec Arnaud Montebourg pour les PME de la filière nucléaire. Notre enquête révèle d’ailleurs que Pierre-Édouard Stérin a investi dans la Compagnie des amandes, promotrice d’amandes « 100% françaises », lancée par l’ex ministre. Le milliardaire a lancé récemment un autre fonds dédié à l’acquisition de « pépites » industrielles française, Montyon Capital, qui a renoncé à racheter l’équipementier automobile GMD mais a finalement réussi il y a quelques mois sa première acquisition avec Mathevon, fabriquant de vannes pour l’industrie pétrolière et gazière.
Smartbox, machine à cash du groupe
Sur l'année 2022/2023, Smartbox a ainsi remonté 69 millions d'euros , soit la moitié des revenus financiers générés l’ensemble du groupe, puis à nouveau 93 millions d'euros l'année suivante.
Dans tout cet ensemble, c’est clairement l’entité Smartbox et ses filiales qui est depuis des années la principale source de cash du groupe. La société basée en Irlande qui chapeaute cette partie de l’empire remonte des dizaines de millions d’euros de dividendes vers la maison mère B.A.D. 21, qui sont ensuite réinjectés pour prendre des participations dans des start-ups et des PME, dans le Fonds du bien commun, ou aujourd’hui dans les entités du projet Périclès. Une note de la société Ethifinance en date de février 2025 souligne ainsi « la dépendance de longue date à l’égard des paiements de dividendes de Smartbox pour financer les investissements de B.A.D. 21 ». Sur l’année 2022/2023, Smartbox a ainsi remonté 69 millions d’euros , soit la moitié des revenus financiers générés l’ensemble du groupe, puis à nouveau 93 millions d’euros l’année suivante. Depuis 2017, la société irlandaise qui chapeaute Smartbox a également prêté de l’argent directement à Otium Capital, pour une valeur de 31 millions d’euros fin avril 2024. Les derniers comptes publiés indiquent que cette même société irlandaise, baptisée « SBG Financial Holdingds DAC », accorde également des prêts de court terme à B.A.D.21 pour assurer ses besoins de trésorerie, pour 37 millions d’euros en 2023/2024 et pour 55 millions d’euros au cours de l’exercice précédent.
Une seconde source de profits a émergé plus récemment : l’activité parcs et salles de loisirs regroupée sous la marque Hadrena, avec des marques comme Kids Empire aux États-Unis ou Fort Boyard Aventures en France. Selon le cabinet Ethifinance, ce nouveau pillier représenterait désormais 23,3% de la valorisation du groupe (dont 13% pour la seule marque Kids Empire), davantage que Smartbox. Selon le média L’informé, l’ensemble de ces sociétés pourrait être prochainement mis en vente, ce qui constituerait un apport massif d’argent liquide pour Stérin et B.A.D. 21.
Les fonds injectés dans la tech ou dans des PME, par exemple à travers Resonance, ne génèrent en revanche que peu de profits – du moins pour l’instant. En ce qui concerne les start-ups, en particulier, ces investissements ne deviendront éventuellement profitables pour Pierre-Édouard Stérin qu’au moment où elles réaliseront leur introduction en bourse ou lorsqu’elles seront rachetées par un groupe établi… si elles ne mettent pas la clé sous la porte entre-temps. Or ce type d’opération de sortie (« exit » dans le jargon du capital-risque) s’est faite très rare ces dernières années du fait d’une conjoncture morose.
Dans le groupe construit par Pierre-Édouard Stérin, la rente générée par la Smartbox et les plus-values occasionnelles issues de la cession de participations dans des start-ups ou des PME sont immédiatement utilisées pour investir dans d’autres entreprises – mais aussi dans des associations avec le Fonds du bien commun ou des acteurs politiques avec le projet Périclès. Ce modèle l’expose à des difficultés de trésorerie, comme celles dont ont témoigné certains médias ces derniers jours [1], notamment lorsque des reventes espérées se font attendre – difficultés qui peuvent très bien n’être que passagères.
Opacité croissante
La structure de l’ensemble est devenue de plus en plus opaque au fil du temps. Ces dernières années, Pierre-Édouard Stérin a beaucoup réorganisé son empire, multipliant les holding thématiques et les changements de nom (Otium Impact devenant Odyssée Impact, Otium Leisure désigné sous la marque Hadrena) Il se fait surtout de plus en plus discret sur ses prises de participations. Jusqu’à récemment, il était assez facile de suivre la trace des investissements de Pierre-Édouard Stérin et de B.A.D. 21 dans les documents publiés par les sociétés lorsqu’elles ouvrent leur capital. Aujourd’hui, ces documents sont presque systématiquement caviardés, de sorte qu’il devient beaucoup plus difficile d’identifier le ou les nouveaux investisseurs et surtout le montant de leur participation.
Le recours à des associations ou à des fonds de dotation permet de rester à l'abri des curieux, ce type de structure étant soumis à moins d'obligations de transparence que des sociétés commerciales.
D’autres facteurs contribuent à renforcer l’opacité des actifs de Stérin et des flux financiers entre ses différentes sociétés. À commencer bien sûr par l’implantation de plusieurs d’entre elles dans des juridictions à la fiscalité très accommodante comme l’Irlande (pour Smartbox), le Delaware (pour Kids Empire) et la Belgique pour les principales holdings du groupe. Le recours à des associations ou à des fonds de dotation pour certains projets (Fonds du bien commun, Académie Saint-Louis, Périclès) permet également de rester à l’abri des curieux, ce type de structure étant soumis à moins d’obligations de transparence que des sociétés commerciales.
Si l’empire Stérin se structure en entités juridiquement distinctes, cela n’empêche pas de croiser les mêmes personnes à différents endroits de l’organigramme. Thibault Farrenq, le président de Studio 496 (la société derrière le label « Plus belles fêtes de France » dans lequel B.A.D. 21 a des parts) est par exemple le co-fondateur de la société Obole (dans laquelle B.A.D. 21 a également des parts), qui elle-même est organisatrice de la Nuit du bien commun. Arnaud Rérolle, le directeur du projet Périclès, est l’ancien directeur d’investissement du Fonds du bien commun et a amené avec lui plusieurs de ses anciens collègues.
Quand le politique et l’économique s’entremêlent
Il n'y a pas d'un côté Stérin l'entrepreneur, qui serait un homme d'affaires comme les autres et dont les activités n'auraient rien à voir avec ses convictions religieuses et politiques, et d’un autre côté Stérin le financeur de la guerre culturelle et politique de l'extrême droite.
La frontière entre l’économique et le politique est loin d’être aussi étanche que ne cherchent parfois à le faire croire certains des partisans ou des partenaires du milliardaire libertarien-réactionnaire, à l’instar d’Arnaud Montebourg qui a affirmé n’avoir « jamais parlé politique » avec lui. Il n’y a pas d’un côté Stérin l’entrepreneur, qui serait un homme d’affaires comme les autres et dont les activités n’auraient rien à voir avec ses convictions religieuses et politiques, et d’un autre côté Stérin le financeur de la guerre culturelle et politique de l’extrême droite. C’est un seul et même personnage, comme c’est un seul et même groupe.
Dans nos deux infographies, les entités du groupe Stérin impliquées dans cette bataille politico-culturelle sont portées en jaune. On voit que certaines dépendent directement de la holding de tête, B.A.D. 21, comme Studio 496, ou Monasphère, qui devait porter des projets de lotissements pour familles chrétiennes dans d’anciennes abbayes ou couvents (et qui semble aujourd’hui au point mort). Le Fonds du bien commun est directement financé par B.A.D. 21 et par une autre entité de l’empire, Otium Financing.
Via Odyssée Impact, Pierre-Édouard Stérin contrôle ou détient des participations dans des médias, des chaînes Youtube, des activités dans la réalité virtuelle, dans l'événementiel, ou encore des sociétés de production.
La plupart des filiales du secteur lucratif dédiée à la guerre culturelle dépendent d’Odyssée Holding (domiciliée en Belgique) et de sa filiale Odyssée Impact (en France). C’est par ce biais que Pierre-Édouard Stérin contrôle ou détient des participations dans des médias comme Neo.tv, Explore Media ou Maman Vogue, des comptes de réseaux sociaux comme Cerfia, des chaînes Youtube (notamment via la société de production digitale Marmeladz), des activités dans la réalité virtuelle (Cités immersives), un organisateur de banquets destinés à valoriser le patrimoine national (Le canon français) ou encore la société de production Wonder Films. Odyssée Impact détient aussi 100 % de la SAS du domaine de Chalès, chargée d’exploiter la propriété dans lequel s’est installée l’Académie Saint-Louis de Chalès, qui a ouvert ses portes en septembre 2025... tandis que l’Académie elle-même est gérée par une association dédiée financée par le Fonds du bien commun. Par ailleurs, Odyssée Holding détient quelques participations dans des sociétés du secteur de l’économie sociale ou « à impact positif », qui ne semblent pas s’inscrire directement dans la croisade sociétale du milliardaire.
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Faites un donUne structure distincte pour le projet Périclès
Les entités créées par Pierre-Édouard Stérin pour porter le projet Périclès sont, quant à elles, bien séparées du reste de l’empire. Le milliardaire a fini par créer à cet effet une nouvelle structure, indépendante de B.A.D. 21, baptisée Graal Holding. Mais il s’agit là encore d’une société de droit privé, domiciliée en Belgique. Celle-ci a à son tour deux filiales, Altiora, et Participations et investissements rive droite. La première, également basée en Belgique, a pour fonction de « financer ou faciliter le financement […] des sociétés du groupe auquel elle appartient ou des sociétés que le groupe auquel elle appartient souhaite financer ». La seconde, domiciliée en France et dirigée par Arnaud Rérolle, le bras droit de Pierre-Édouard Stérin, est établie à la même adresse que l’association Forum Liberté Prospérité, elle aussi dirigée par Arnaud Rérolle et éditrice du site periclesfrance.com [2]. Initialement, Pierre-Édouard Stérin avait créé en 2023 deux associations en France, baptisée respectivement Périclès et Xanthippe (la femme du Périclès historique), avec pour objet de « développer et soutenir tout projet ou association contribuant au rayonnement et à la préservation de l’identité et des traditions françaises » dans un cadre non lucratif. La structuration du projet ayant évolué, elles ont été toutes deux été dissoutes en janvier 2025, au moment de la création de Graal Holding.
Aussi bien en ce qui concerne le projet Périclès que pour le Fonds du bien commun, on observe cependant le même mélange des genres entre économie et politique, entre recherche de profit et défense « désintéressée » d’une cause politique, culturelle ou humanitaire. Périclès vise à financer des think tanks et des instituts de formation pour mener la bataille des idées ultra-conservatrices, mais entend également investir dans des sociétés commerciales destinées à offrir leurs services et leurs outils (rémunérés) aux candidats politiques correspondant au profil souhaité. De son côté aussi, le Fonds du bien commun ne se limite pas à une démarche purement caritative, en soutenant financièrement des associations et des projets qui défendent des valeurs chrétiennes intégristes, anti-féministes ou natalistes. Il investit aussi dans des projets lucratifs aux côtés d’« entrepreneurs sociaux ».
Le système ne pourra fonctionner que tant que Stérin continuera à trouver des partenaires et des clients prêts à faire comme si son argent n'avait pas d'odeur
Pierre-Édouard Stérin d’ailleurs ne s’en cache pas, qui a affirmé vouloir « faire de la politique comme on fait du business ». En politique comme en économie, il se voit en évaluateur des personnes et de leurs projets – notés sur 10 – et ne retient que ceux qui lui paraissent les plus capables et les plus prometteurs. À travers le Fonds du bien commun comme à travers le projet Périclès ou ses fonds d’investissement dans la tech, il « arrose » d’argent des structures « émergentes » – associations, instituts, start-ups et autres – avec l’espoir qu’elles s’imposent dans leur secteur. En assumant qu’il y ait des échecs et des moments difficiles, jusqu’à toucher le gros lot. C’est aussi un facteur de vulnérabilité, car l’édifice tout entier repose sur des paris (plus ou moins risqués), et ne pourra fonctionner que tant que Stérin et ses acolytes continueront à trouver des partenaires et des clients prêts à faire comme si son argent n’avait pas d’odeur.





