Guerre culturelle

Pierre-Édouard Stérin finance son Fonds du bien commun... par des prêts

Le Fonds du bien commun permet à Pierre-Édouard Stérin de financer, sous des dehors de philanthropie, une galaxie de projets et d’associations conformes à ses idées en matière de religion, de migrations ou de place des femmes. À examiner ses comptes, le milliardaire finance le Fonds non pas par de « généreuses » donations comme on aurait pu s’y attendre, mais par des prêts, consentis par différentes sociétés de son groupe. Un montage inhabituel qui confirme sa tendance à mélanger business et politique.

Publié le 25 septembre 2025 , par Olivier Blamangin, Olivier Petitjean

On pourrait parler d’un partage des tâches. D’un côté, à travers le projet Périclès et les différentes entités qui le portent, Pierre-Édouard Stérin finance des think tanks, des observatoires, des instituts de formation, des structures de conseil ou d’autres spécialisées dans les procédures juridiques – c’est le versant le plus directement politique de sa croisade. De l’autre, il finance des médias, des spectacles, des fêtes, des comptes sur des réseaux sociaux, des associations et des projets défendant les valeurs chrétiennes et la famille traditionnelle et combattant le « wokisme » - soit le versant culturel de la bataille.

Cette offensive culturelle prend pour partie la forme d’une l’action « caritative », avec le Fonds du bien commun. C’est à travers lui que Pierre-Édouard Stérin finance des structures comme la Nuit des influenceurs chrétiens, la plateforme de prière en ligne Hozana, le spectacle Murmures de la cité à Moulins mettant en scène une vision révisionniste et biaisée de l’histoire de France, Puy du Fou Films (qui a produit le film pro-vendéen Vaincre ou mourir), le Prix du couple (qui récompense des initiatives « destinées à renforcer les liens conjugaux »). Ou encore, comme on vient de l’apprendre récemment grâce à Disclose, Reflets.info et le média local La Topette, l’Université catholique de l’Ouest.

Le Fonds du bien commun est étroitement imbriqué avec les autres sociétés du groupe de Stérin.

Fonds de dotation, le Fonds du bien commun est étroitement imbriqué avec les autres sociétés du groupe de Stérin. Il soutient par exemple financièrement l’Académie Saint-Louis de Chalès, de statut associatif, mais adossée à deux sociétés commerciales, une société par actions appartenant à Odyssée Impact, un fonds d’investissement de la galaxie Stérin, et une Société civile immobilière (propriétaire des lieux) appartenant conjointement à Odyssée Impact et à la Foncière du bien commun. Le Fonds du bien commun possède 95,2% de cette dernière, le reste du capital étant partagé entre Odyssée Impact et Otium Capital. Il possède également 100 % d’une société appelée FOBC Gestion, qui, en tant que personne morale, est à la fois associé commandité de la Foncière et dirigeant des deux sociétés susnommées liées à l’Académie Saint-Louis. Un vrai écheveau.

Générosité... sous forme de prêts

Ces prêts octroyés par d'autres sociétés de Stérin couvrent la presque totalité des financements accordés par le Fonds du bien commun.

Pour l’instant, d’après les comptes disponibles (les derniers s’arrêtent au 30 avril 2024), tout l’argent dont dispose le Fonds du bien commun et au moyen duquel il arrose des associations chrétiennes traditionalistes provient du milliardaire exilé fiscal en Belgique. Mais pas sous la forme de dons « généreux » de l’individu Pierre-Édouard Stérin, comme on aurait pu s’y attendre. Le fonds est alimenté par des prêts, consentis par la société B.A.D.21, tête de pont de l’empire, et Otium Financing, une autre structure domiciliée en Belgique (lire notre présentation du fonctionnement du groupe). Ces prêts – qui engendrent des intérêts conséquents (plus de 1 million d’euros en 2023/2024) – couvrent la presque totalité des financements accordés par le Fonds du bien commun, soit 13 millions d’euros fin avril 2024.

Dans un communiqué de presse datant de juillet 2024, Otium Capital – que Stérin utilise comme nom commercial et « guichet unique » pour l’ensemble de ses investissements – indiquait que ses profits lui avaient permis de « monter son soutien à un niveau record de 30 millions d’euros auprès du Fonds du Bien Commun pour ses actions à impact ». Les comptes 2024/2025 ne sont pas encore publiés, mais on peut donc soupçonner que ce « soutien » prend la forme de prêts supplémentaires. Ni le Fonds du bien commun ni Otium n’ont répondu aux questions que nous leur avons adressées pour cette enquête.

Autre signe de l’imbrication entre le Fonds du bien commun et le reste de l’empire Stérin : début 2024, l’ensemble de son personnel a été transféré au sein d’Odyssée Impact. On observe d’ailleurs que les comptes du Fonds du bien présentent une masse salariale particulièrement élevée : plus de 2,5 millions d’euros en 2023-2024, cotisations sociales comprises. Il est probable que le Fonds soutienne certaines structures appuyées en salariant leurs fondateurs ou leurs effectifs.

Des relations impossibles à dénouer avec la Nuit du bien commun

Le Fonds du bien commun est lié de différentes manières à la « Nuit du bien commun », soirée caritative organisée depuis 2017 à Paris et dans plusieurs villes de France et qui a elle aussi financé des structures liées à l’extrême droite, comme l’Institut libre du journaliste d’Alexandre Pesey en 2020. La « Nuit » a été lancée en 2018 sous la forme d’un autre fonds de dotation, à l’initiative de trois individus : Pierre-Édouard Stérin lui-même, Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, deux dirigeants d’Obole, une entreprise spécialisée dans la collecte de fonds dans laquelle Stérin a des parts. Thibault Farrenq est également à la tête de Studio 496, la société derrière le label « Plus belles fêtes de France » dont le milliardaire est également actionnaire. Il a été candidat suppléant pour l’alliance Ciotti/RN lors des élections législatives de 2024.

Le Fonds du bien commun, lui, a été créé en 2021 comme une entité séparée, et est en mesure de distribuer ses fonds de manière discrétionnaire et discrète.

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La multiplication des révélations sur les visées politiques de Pierre-Édouard Stérin a fini par entraîner une réaction. En juin 2025, les trois co-fondateurs ont annoncé leur démission, et la Nuit du bien commun a publié un communiqué de presse évoquant sa « transparence totale » et son caractère « apolitique et aconfessionnel ». Face à la contestation croissante et aux manifestations organisées dans les villes où doit se tenir l’événement, la Nuit a également diffusé à ses bénévoles des éléments de langage minimisant ses liens avec Stérin, révélés par L’Humanité.

Nous acceptons que le Fonds du Bien Commun soutienne certaines de nos soirées et de nos associations lauréates.

Certaines relations ne sont cependant pas faciles à dénouer. La société Obole reste la seule productrice des « nuits du bien commun ». Et les fonds continuent de venir en partie du milliardaire d’extrême droite. Sur son site, la Nuit du bien commun concède ainsi : « Bien que la proximité des noms puisse prêter à confusion, il n’y a aucun lien de gouvernance entre ces deux fonds de dotation. Ce sont deux initiatives indépendantes l’une de l’autre. Nous acceptons pour autant que le Fonds du Bien Commun soutienne certaines de nos soirées et de nos associations lauréates, comme nos 540 mécènes qui nous font confiance. »

Impossible de savoir quelle proportion des sommes versées par le fonds de dotation de la Nuit du bien commun proviennent du Fonds du bien commun. Les derniers comptes disponibles datent de 2023.

Article publié par Olivier Petitjean , Olivier Blamangin

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