27.05.2024 • Idéologie

La méthode Atlas

Comment fonctionne le réseau Atlas pour changer le « climat des idées », imposer ses thèmes et sa vision du monde ? Extrait de notre rapport Le réseau Atlas, la France et l’extrême-droitisation des esprits.

Publié le 27 mai 2024 , par Anne-Sophie Simpere

Le réseau Atlas ne se contente pas d’un soutien financier à ses partenaires (et certains n’ont d’ailleurs pas touché de bourse de la part du réseau). Il les met en relations avec d’autres financeurs. Il propose des programmes d’accompagnement et de « consulting » pour aider ses organisations partenaires à se développer, à devenir financièrement stables et à convaincre différents publics. Il organise des séminaires, ateliers, mentorats et formations au niveau international, pour renforcer les capacités des groupes adhérents, mais aussi pour créer un sentiment de solidarité et d’appartenance à une communauté. La professionnalisation des partenaires, l’échange de bonnes pratiques et le rôle de coordination et de mise en relation joué par Atlas, sont présentés comme cruciaux pour garantir des résultats [1]. Sous la devise « coach, compete, celebrate » (« coacher, concourir, célébrer »), le réseau Atlas entend « remporter les batailles politiques à long terme qui façonneront l’histoire » grâce à des « individus qui défendent la liberté et créent des instituts crédibles » [2].

Sur son site internet, les objectifs affichés sont séduisants : accroître la prospérité, promouvoir la liberté individuelle, supprimer les obstacles à l’épanouissement humain... Sauf qu’en réalité, le réseau regroupe une myriade d’organisations conservatrices, climato-sceptiques et au service des intérêts des plus riches. S’opposer à toute solidarité collective, aux syndicats, ou encore aux réglementations qui protègent l’environnement et la santé va à l’encontre des intérêts de la majorité, et parfois aussi, comme sur le tabac ou le réchauffement climatique, à l’encontre du consensus scientifique. Par nature, donc, le projet libertarien n’est pas populaire. Dans bien des cas, les partenaires d’Atlas s’en prennent à des sujets qui font consensus dans la société. Leur mission est de trouver les moyens, malgré cela, de convaincre les décideurs et l’opinion du bien-fondé de leurs positions. Charles Koch l’aurait expliqué à des bénéficiaires de subventions en ces termes : « Puisque nous sommes largement minoritaires, si nous n’utilisons pas notre supériorité technique c’est l’échec garanti [3]. »

Chambre d’écho et fenêtre d’Overton

En quoi consiste donc cette « supériorité technique » ? Plusieurs méthodes sont mises en œuvre, testées et enseignées par le réseau et ses membres. Atlas valorise la diversité des stratégies, tant qu’elles sont dirigées vers les mêmes objectifs [4]. Certains privilégieront le lobbying direct, par des rendez-vous avec les décideurs ou des notes à leur intention. D’autres cibleront des influenceurs, ou un public plus large. Il s’agira dans certains cas d’influencer un processus politique précis, dans d’autres de changer les perceptions à un niveau plus général. Certains membres d’Atlas, enfin, se consacrent à identifier des « talents » et futurs leaders qui pourront ensuite diffuser leurs idées dans les médias ou des institutions politiques. Toutes ces stratégies sont complémentaires. Selon les termes de Brad Lips, « une chorale, après tout, aura toujours plus de voix qu’un soliste ». La multiplication des structures qui portent un message similaire va contribuer à créer une « chambre d’écho » pouvant donner l’impression qu’un grand nombre de personnes soutient une mesure, alors même qu’il s’agit d’un petit groupe lié au réseau libertarien. On retrouve cette diversité de rôles dans la nébuleuse libertarienne en France.

Dans cette « chorale », une grande partie des membres produisent des analyses et rapports visant des cibles politiques ou médiatiques. Celles ci vont servir à alimenter le débat public sur un sujet, focaliser l’attention sur un thème, semer le doute sur un enjeu scientifique, et souvent repousser les limites de ce qui est acceptable dans l’opinion. C’est le principe de la « fenêtre d’Overton », conceptualisé par Joseph Overton, lequel travaillait pour un partenaire du réseau Atlas, le think tank Mackinak Centre. Par exemple, donner une voix aux climato-sceptiques qui contredisent le GIEC, contribue à déplacer la fenêtre du débat public hors du consensus scientifique, pour introduire la possibilité de l’inaction climatique.

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Expertise biaisée et messages simplistes

Comme tous les think tanks financés par de grandes entreprises [5], le réseau Atlas et ses membres restent très discrets sur leurs liens avec les milieux d’affaire et préfèrent se présenter comme neutres, indépendants et apolitiques, alors qu’ils mènent une activité d’influence intense pour changer le climat des idées et remporter des batailles politiques de long terme. Leurs rapports et analyses seront souvent produits et diffusés par des « experts » qui passent d’une organisation Atlas à une autre – avec parfois un détour par des entreprises – et qui dans bien des cas n’ont pas de qualification dans le domaine concerné. Par exemple, sur les questions liées au tabagisme et la cigarette électronique, Jeff Stier est l’un des experts du Consumer Choice Center aux États-Unis. Il est également recommandé par le Heartland Institute [6], et contribue aussi aux travaux de la Federalist Society [7]. Stier est juriste et n’a aucune qualification en matière de santé publique. Il participe régulièrement aux forums mondiaux sur le tabac et la nicotine organisés par Tobacco Reporter, le média des industriels du tabac [8].

Au Canada, Stephen Buffalo, chercheur à l’Institut MacDonald-Laurier (membre d’Atlas), est aussi PDG de l’Indian Resource Council basé en Alberta. Le think tank met en avant le fait qu’il est une personnalité issue des Premières Nations. Mais il ne précise pas que, selon les informations obtenues par DeSmog, on entreprise a reçu 200 000 dollars de la société pétrolière et gazière CNRL entre 2020 et 2022 [9], puis 250 000 dollars supplémentaires depuis 2022 [10]. Buffalo est intervenu dans les médias pour critiquer le plafonnement des émissions de gaz à effet de serre du secteur, en faisant écho à un rapport sur le sujet publié par l’Institut économique de Montréal, autre partenaire Atlas au Canada. Il s’est également insurgé contre une proposition de loi proposant d’interdire les publicités trompeuses sur les énergies fossiles au Canada.

Pour influencer l’opinion, la présence dans les médias est bien entendu essentielle. La biographie de Stier insiste sur ce point, en le présentant comme « largement cité dans les médias et [ayant] écrit des articles d’opinion sur la politique de santé pour le Wall Street Journal, le Los Angeles Times, USA Today, le New York Post, le Washington Examiner, Foxnews.com et National Review Online. Le New York Times, l’Associated Press, Reuters, CNN, Fox News, CNBC, MSNBC, NPR et d’autres grands médias ont interviewé et cité M. Stier sur un large éventail de sujets » [11].

Dans la perspective de créer une « chambre d’écho », la production de vidéos destinées à devenir virales est une autre tactique prônée par le réseau, qui décerne tous les ans un prix, le Lights, Camera, Liberty Film Festival Award, pour récompenser le film qui aura eu le plus d’impact « en touchant des publics importants et stratégiques, avec un message ou une narration efficace et des techniques de production et d’édition performantes » [12].

Enfin, l’utilisation des réseaux sociaux est devenue très importante, pour faire monter un hashtag avec peu de soutiens, ou diffuser massivement des informations biaisées voire carrément fausses. L’objectif est de faire le buzz, et qu’il s’agisse d’attirer l’attention des journalistes ou des internautes, cela peut passer par la diffusion de messages simplistes, mais percutants. Plusieurs organisations vont ainsi relayer des posts sur le « jour de libération fiscale » (voir plus loin) ou encore un classement des « nanny states » (« États nounous » ou « États moralisateurs ») qui vise à dénoncer les pays qui entravent la liberté individuelle de ses citoyens en s’immisçant dans leurs choix de vie (consommation d’alcool, de tabac...). Porté en France par l’institut Molinari, il donne une apparence d’analyse objective avec un message redoutablement simple et efficace destiné à être facilement repris dans les médias et sur les réseaux sociaux. Critiquer ces indicateurs et leurs biais est un exercice plus technique, moins adapté à une communication rapide et percutante.

Au nom des consommateurs et des contribuables

Une autre méthode de prédilection d’Atlas et de ses membres est l’ « astroturfing », c’est-à-dire le fait de simuler un mouvement « de base » spontané, pour cacher la défense des intérêts des riches et des industriels derrière une apparence de soutien populaire. Exemple récent de ce type de pratique : la manière dont Free Trade Europa (FTA), membre bruxellois d’Atlas, prétend représenter les intérêts de travailleurs des plateformes (Uber, Deliveroo...) alors qu’il s’agit d’un think tank dirigé par un pro du lobbying européen, qui a plus de lien avec les grandes entreprises qu’avec leurs petites mains [13]. Autre organisation fondée sur le même modèle, le Consumer Choice Center (CCC), également membre du réseau, défend davantage les intérêts des entreprises qui le financent que ceux des consommateurs qu’il affirme représenter. La plateforme « Génération sans tabac » l’a épinglé pour avoir mis sur pied en 2020 la World Vapers’ Alliance (WVA) ou « alliance mondiale des vapoteurs », alors que le CCC est financé par plusieurs multinationales du tabac, dont Philip Morris et British Tobacco. Pour cette campagne, la WVA a été très active sur les réseaux sociaux, mais elle a également imaginé un « bus de la vape » qui a sillonné plusieurs pays d’Europe pour inciter les passants à écrire à leur député pour défendre le vapotage [14]. Le message passe d’autant mieux qu’il est relayé au même moment par d’autres types d’acteurs eux aussi membres d’Atlas, sous l’angle de la critique de l’interventionnisme des « États nounous ».

La myriade de partenaires d’Atlas qui s’intitulent « associations de contribuables » est une autre illustration des pratiques d’astroturfing du réseau. Alors qu’elles s’affichent comme des groupes représentant le contribuable ordinaire, écrasé d’impôts, les fondateurs et directeurs de ces organisations sont souvent proches des milieux politiques et/ou des entreprises. Au Royaume Uni, la TaxPayer’s Alliance a été fondée par Matthew Elliott, lobbyiste qui avait déjà été administrateur d’un think tank financé par l’industrie du tabac. Il a aussi été membre et cofondateur du groupe politique des Amis conservateurs de la Russie et a travaillé pour la campagne en faveur du Brexit, tandis que sa femme est la présidente de Republicans Overseas U.K., la principale organisation soutenant Trump en Grande-Bretagne [15]. En Australie, le conseil consultatif de la TaxPayer’s Alliance nationale est composé du PDG de l’entreprise Kennard et d’un consultant financier, ancien du Crédit Suisse à Sydney et à Hong Kong. Des profils qui semblent assez éloignés des « millions d’Australiens qui mènent tranquillement leur vie et paient leurs impôts » que l’association affirme représenter. De fait, cette « association de contribuables » s’est surtout mobilisée pour défendre le libre-échange, le vapotage ou le nucléaire [16].

Pour se réclamer d’un soutien populaire massif, plusieurs organisations du réseau Atlas recourent à des techniques de marketing direct et des pétitions racoleuses, jouant sur les inquiétudes réelles de la population. Le réseau Atlas leur permet de mutualiser les outils et les méthodes les plus efficaces dans ce domaine (voir l’article à propos de Contribuables associés en France).

Avec ces stratégies, le réseau Atlas attend de ses membres des résultats. Il faut avoir des succès à célébrer. Le directeur Brad Lips le rappelle souvent : les bailleurs ne veulent pas que des productions, mais aussi des effets tangibles, des victoires politiques. Ceci étant dit, faire basculer l’opinion est un travail de longue haleine et le réseau s’inscrit en même temps dans une stratégie de long terme : « De nombreux partenaires du réseau Atlas se sont concentrés sur des activités éducatives axées sur le développement des talents, afin que les jeunes exposés aujourd’hui au libéralisme classique puissent occuper des postes d’autorité dans une ou deux décennies. Cela exige de la patience et de la persévérance [17]. » Des groupes comme le réseau Students for Liberty, l’organisme de formation Leadership Institute ou la Federalist Society vont ainsi former une armée de porte-paroles et de futurs leaders destinés à occuper des postes dans les médias, le gouvernement, l’administration, la Cour Suprême aux États-Unis... Après plus de quarante ans d’expérience, le réseau peut se vanter « de merveilleux exemples où la stratégie à long terme s’est avérée tout à fait pertinente » [18].

Anne-Sophie Simpere

Boîte Noire

Infographie : Maria Boidin Photo Overton's windows cc by-sa

Notes

[1Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020

[2Voir le site internet du réseau Atlas, « Who we are » - www.atlasnetwork.org

[3“Since we are greatly outnumbered, the failure to use our superior technology ensures failure.”. MacLean N. “Since We Are Greatly Outnumbered” : Why and How the Koch Network Uses Disinformation to Thwart Democracy. In : Bennett WL, Livingston S, eds. The Disinformation Age. SSRC Anxieties of Democracy. Cambridge University Press ; 2020:120-150.

[4« Our team today remains faithful to this idea that our movement needs pluralism. Many organizations may share similar aims, but each with its own style and strategy. » (« Notre équipe reste aujourd’hui attachée à cette idée que notre mouvement a besoin de pluralisme. De nombreuses organisations peuvent partager des objectifs similaires, mais chacune avec son propre style et sa propre stratégie ») Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020, page 24

[5Sur le sujet, voir Observatoire des multinationales, « Think tanks : laboratoires d’influence », mai 2023 https://multinationales.org/IMG/pdf/think_tank_v4.pdf

[6Voir la présentation de Jeff Stier sur le site du Heartland Institute : https://heartland.org/about-us/who-we-are/jeff-stier/

[7Voir le site de la Federalist Society : https://fedsoc.org/contributors/jeff-stier

[8"Stier joins consummer body », Tobacco Reporter, 9 janvier 2018 : https://tobaccoreporter.com/2018/01/09/stier-joins-consumer-body/

[9Geoff Dembicki, « Oil Company Gave $200K to Group Accusing Pipeline Opponents of Taking Secret Money », DeSmog, 1er mai 2023 - https://www.desmog.com/2023/05/01/oil-company-gave-200k-to-group-accusing-pipeline-opponents-of-taking-secret-money/

[10Geoff Dembicki, « Top Fossil Fuel Ad Ban Critic Runs Group That Got $450K from Oil Company », DeSmog, 11 mars 2024 - https://www.desmog.com/2024/03/11/fossil-fuel-ad-ban-critic-stephen-buffalo-runs-group-that-got-450k-from-oil-company-indian-resource-council/

[11Voir la biographie sur le site personnel de Jeff Stier : https://jeffstier.org/about/

[12Voir la biographie sur le site personnel de Jeff Stier : https://jeffstier.org/about/

[13"Free Trade Europa joins Atlas Network as official partner », 12 juin 2019 : https://freetradeeuropa.eu/f/free-trade-europa-joins-atlas-network-as-official-partner?blogcategory=Alliances

[14Génération sans tabac, « Influence de l’industrie du tabac dans le lobbying pro-vapotage : l’exemple du Royaume-Uni », janvier 2024 - https://www.generationsanstabac.org/article/influence-de-lindustrie-du-tabac-dans-le-lobbying-pro-vapotage-lexemple-du-royaume-uni/

[16Voir le site de l’Australian Taxpayers’ Alliance : https://www.taxpayers.org.au/regulation

[17Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020, pages 21-22.

[18Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020, pages 21-22.

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