Le projet avait été annoncé en grande pompe par l’Élysée en février 2025 à l’occasion du Sommet de l’IA. Sur les 109 milliards d’euros d’investissements promis à cette occasion en vue de la construction de nouvelles infrastructures numériques en France, près de la moitié était réservée à un énorme centre de données de 1,4 GW, implanté dans la commune de Fouju en Seine-et-Marne et baptisé « Campus IA », sous l’égide d’un « consortium de champions franco-émiratis ».
Au tour de table : MGX, un fonds souverain basé à Abu Dhabi, Bpifrance (donc l’État français), la pépite tricolore Mistral AI et le concepteur américain de puces Nvidia. Les documents de présentation annoncent également « un réseau de partenaires industriels, énergétiques et académiques (Bouygues, EDF, RTE, l’École Polytechnique, Sipartech), qui contribuent à la réussite opérationnelle et scientifique du projet ». RTE, gestionnaire public du transport électrique et filiale d’EDF, est même déclaré co-maître d’ouvrage, en charge du raccordement. La facilité de connexion à un réseau alimenté par de grandes quantités d’électricité nucléaire « décarbonée » était de fait l’un des arguments clés mis en avant par Emmanuel Macron lors du Sommet.
Des concertations ont eu lieu localement ces derniers mois à la demande des entreprises partenaires elles-mêmes. Dans ce cadre, comme nous l’ont confirmé plusieurs participants, elles ont systématiquement refusé de répondre aux questions sur le montage financier, la répartition de l’actionnariat et les leviers dont disposaient l’État et Bpifrance pour garantir son caractère « souverain », s’abritant derrière le « secret des affaires ».
Une répartition qui pose question
Si le pacte d’actionnaires est effectivement gardé confidentiel, une simple recherche dans le registre des sociétés permet pourtant d’en savoir un peu sur la genèse du projet et le poids relatif des associés. La société Campus IA a été créée en avril 2025 via une société de formalités administratives logée au 3, boulevard de Sébastopol, tout près de la place du Châtelet à Paris. C’est encore aujourd’hui son siège social, et celui des nombreuses sociétés annexes, au nombre de treize à ce jour, créées pour son financement.
Pour un projet souvent qualifié de « souverain », le contrôle reste fermement entre les mains du fonds émirati MGX.
MGX apparaît officiellement comme unique actionnaire de la société en juin de la même année, avant de faire fait entrer Bpifrance, Mistral AI et Nvidia au capital en décembre, puis de procéder à une nouvelle augmentation de capital en mars 2026, avec les mêmes associés. Les documents relatifs à ces augmentations, partiellement caviardés, permettent tout de même de reconstituer très exactement la répartition de leurs parts au capital : 70% pour MGX, 25% pour Bpifrance, 4% pour Nvidia et 1% pour Mistral AI.
Pour un projet souvent qualifié de « souverain », le contrôle reste donc fermement entre les mains du fonds émirati. Le poids très symbolique de Mistral AI, alors même que le présumé champion français de l’intelligence artificielle a levé des fonds pour investir dans ses propres centres de données, pose question. En tout cas, c’est un dirigeant de MGX, le Français Thibaud Desfossés, ancien consultant chez McKinsey, qui a logiquement pris la direction de Campus IA et en constitue le visage public, assurant à qui veut l’entendre que le futur centre de données « constituera un pilier essentiel de la souveraineté numérique et technologique de la France ».
Pétrodollars
MGX a été créé en 2024 par le fonds souverain émirati Mubadala, partenaire de Bpifrance depuis 2014. Mubadala a notamment abondé en 2020 le fonds dit « Lac 1 », destiné – déjà – à prendre des parts dans des entreprises françaises au nom de la « souveraineté », et co-investi dans des véhicules dédié à l’innovation en Afrique. La banque publique française et le fonds émirati sont également montés conjointement, en 2024, au capital de l’entreprise de conseil Socotec, qui est aujourd’hui l’un des partenaires clés du projet Campus IA. Le monde est petit.
Le méga-centre de données de Fouju ne serait-il donc qu’un nouvel épisode du financement des entreprises françaises par les pétromonarchies du Golfe ? Depuis quelques décennies, les responsables publics tricolores font régulièrement appel à l’argent du Qatar, de l’Arabie saoudite ou des Émirats arabes unis pour boucler le budget de leurs grands projets industriels ou obtenir des commandes lucratives pour leurs champions, en oubliant commodément l’origine de cet argent et les pratiques peu démocratiques et bien peu progressistes de ces gouvernements. En l’occurrence, cependant, l’enjeu va au-delà de la simple compromission avec un régime autocratique. Car en plus d’être contrôlé par la famille royale émiratie, le fonds MGX est étroitement lié aux géants américains de la Tech et même plus particulièrement à la politique de soutien massif (et intéressé) à l’IA et aux cryptomonnaies initiée par Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche.
Des liens très étroits avec Trump et les Big Tech américains
MGX est ainsi l’un des partenaires du projet « Stargate » lancé par l’administration américaine au lendemain de l’investiture du nouveau président avec OpenAI, Oracle et Softbank, consistant à investir 500 milliards de dollars dans la construction de nouvelles infrastructures numériques sur le territoire américain.
En mars 2025, MGX annoncé une transaction de 2 milliards de dollars utilisant la « stablecoin » lancée par le président américain et sa famille, World Liberty Financial.
En mars 2025, le fonds a annoncé un investissement de 2 milliards de dollars dans l’entreprise de cryptomonnaies Binance, utilisant pour cette transaction la « stablecoin » lancée par le président américain et sa famille, World Liberty Financial. Annoncée par les Trump eux-mêmes, l’opération a largement été vue comme un moyen de s’acheter les faveurs de la Maison Blanche. En septembre 2025, MGX était à nouveau partie prenante, aux côtés d’Oracle et d’autres investisseurs, du rachat de la branche américaine de TikTok, là encore ardemment désiré et favorisé par Trump.
Les liens de MGX avec les Big Tech et Wall Street dépassent la personne du président américain. Peu après sa création en 2024, le fonds émirati annonçait en effet un partenariat financier avec Microsoft et la BlackRock pour mobiliser plusieurs dizaines de milliards de dollars pour investir dans des infrastructures numériques et notamment des centres de données partout dans le monde.
Selon les bases de données financières que nous avons pu consulter, MGX a aussi participé depuis sa création aux levées de fonds des firmes d’IA américaines, que ce soit OpenAI, Anthropic ou xAI, la société d’Elon Musk. C’est de fait un des acteurs majeurs de la fuite en avant dans laquelle est engagée le secteur de la Tech (et Wall Street avec lui) consistant à aller toujours plus vite et toujours plus loin dans le développement de nouvelles infrastructures numériques géantes sans se préoccuper des impacts écologiques et sociaux, avec le risque de plus en plus présent de former une bulle dont l’éclatement aurait des conséquences dans tous les secteurs.
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Le profil de l’autre co-actionnaire et co-fondateur de MGX aux côtés de Mubadala, la société G42, n’est guère plus rassurant. Elle aussi basée aux Émirats arabes unis, elle est présidée par Cheikh Tahnoun ben Zayed, patron de Mubadala et MGX et frère du président émirati et du prince héritier d’Abu Dhabi. Son directeur opérationnel, le Chinois Peng Xiao, est l’ancien patron de DarkMatter, une firme de surveillance et de cybersécurité liée aux services de sécurité émiratis et impliquée dans le projet Raven, une vaste entreprise d’espionnage d’autres gouvernements, d’opposants et de militants des droits humains dévoilée par le média The Intercept en 2016. Le cas du blogueur pro-démocratie Ahmed Mansoor, espionné grâce au piratage de son « baby monitor », avait alors fait la une des médias.
G42 est liée à un autre scandale de surveillance de masse, via l’application de chat ToTok, très populaire au Moyen-Orient. Le Cheikh Tahnoun ben Zayed, avant de présider aux fonds d’investissements émiratis à partir de 2023, a été pendant dix ans conseiller à la sécurité intérieure des Émirats arabes unis et à ce titre, directement impliqué dans le projet Raven.
Le Cheikh Tahnoun ben Zayed, avant de présider aux fonds d'investissements émiratis dans l'IA, a été pendant dix ans conseiller à la sécurité intérieure des Émirats arabes unis.
G42 a développé toute une série d’activités et d’applications autour de l’IA, dans le domaine du numérique et de la surveillance mais aussi de la santé, du spatial ou des hydrocarbures (en partenariat avec l’entreprise nationale Adnoc). Au-delà de la personne de son dirigeant, G42 utilise des développeurs chinois, a travaillé avec Sinopharm pour produire le vaccin chinois contre le Covid, est soupçonné de collaborer avec de nombreuses entités liées à Pékin, et a investi dans des firmes comme ByteDance (la maison mère de TikTok) et JD.com. Ces relations étroites avec la Chine ont attiré l’attention de congressistes américains], qui ont fait inscrire G42 sur une liste d’entreprises soumises à des contrôles d’exportations, afin notamment d’empêcher tout espionnage industriel. Ce qui n’a pas empêché Microsoft d’investir 1,5 milliard de dollars dans l’entreprise émiratie quelques mois plus tard, obtenant au passage une place à son conseil d’administration.
Là aussi, les choses se sont accélérées avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. En mai 2025, G42 a annoncé le lancement d’un « Stargate » émirati en partenariat avec OpenAI, Oracle, Nvidia, Softbank et Cisco. Deux semaines après l’annonce du dépôt de 2 milliards de dollars dans dans World Liberty Financial, l’administration américaine levait les restrictions imposées sous Joe Biden aux exportations de micro-processeurs les plus avancés vers les Émirats arabes unis. Parmi les principaux bénéficiaires de la levée de ces restrictions ? G42. Selon le Wall Street Journal, Cheikh Tahnoun ben Zayed aurait même pris dès janvier 2025 une participation de 49% dans World Liberty Financial via un autre fonds sous son contrôle.
Projets à Grenoble
G42 ne se contente pas de faire des deals avec la famille Trump et ses alliés. L’entreprise est présente en France non seulement dans le futur centre de données de Fouju (indirectement, via MGX) mais aussi dans un autre projet, à Grenoble, avec l’entreprise américaine AMD et la firme française DataOne (en fait une filiale d’un groupe basé en Irlande), lui aussi annoncé en février 2025 à l’occasion du Sommet de l’IA et qui pourrait atteindre à terme une puissance de 1 GW en regroupant plusieurs sites [1].
G42 est impliquée dans un autre projet de datacenter, à Grenoble, avec l'entreprise américaine AMD et la firme française DataOne.
Grenoble, justement, doit accueillir un autre grand projet lancé en fanfare par le gouvernement français et abondamment soutenu financièrement par les pouvoirs publics au nom de la « souveraineté » : le projet dit « Liberty » consistant à étendre les capacités de l’usine de ST Microelectronics à Crolles pour produire des semi-processeurs de nouvelle génération, en partenariat avec l’entreprise spécialisée GlobalFoundries. L’État a mis sur la table 2,9 milliards d’euros en 2022. Cette aide vient de faire l’objet d’un rapport très sévère de la Cour des comptes, qui pointe notamment le mauvais montage de l’opération, l’absence d’évaluation socio-économique adéquate et le gâchis d’argent public faute de garanties de la part de GlobalFoundries, qui semble avoir de fait abandonné le projet.
L’actionnaire de référence de ST Microelectronics, au nom de l’État français, est Bpifrance. L’actionnaire majoritaire de GlobalFoundries, à plus de 80%, n’est autre que le fonds émirati Mubadala. GlobalFoundries pour lequel travaillait, avant d’être muté à MGX en 2024, Thibaud Desfossés, aujourd’hui la cheville ouvrière et le visage public de Campus IA. Décidément, oui, le monde est petit.




