Climat

Entre réchauffement et projets industriels, l’Arctique en mutation forcée

par Olivier Petitjean

Fonte de la banquise, feux de forêts, cyclones, déclin des ours polaires, des caribous et des proies traditionnelles des Inuit, arrivée de nouvelles espèces et de nouvelles maladies… Le Grand Nord et ses habitants subissent de plein fouet les effets du réchauffement climatique. Pour Edward Struzik, journaliste canadien, « les changements en cours dans l’Arctique sont une indication de ce qui va se passer dans d’autres régions du monde ». Mais derrière la montée des températures se profile une autre menace, tout aussi grave : les projets des industriels attirés par la fonte des glaces.

Impossible, dans l’Arctique, d’échapper à la réalité du changement climatique. La région située à l’intérieur du cercle polaire se réchauffe deux fois plus vite que le reste de l’hémisphère nord. Chaque année, les médias internationaux font leurs grands titres sur le nouveau record de fonte de la banquise. En 2040, 2030 peut-être, l’océan Arctique sera totalement libre de glaces durant l’été. Ce mois de février 2016 a vu de nouveaux records de température : 5ºC de plus que la normale selon la NASA, voire 10ºC à certains endroits. Les régions polaires vont-elles bientôt se retrouver « dépossédées de leur hiver », comme le craignent les habitants de Fort Yukon, en Alaska ?

Pour beaucoup d’acteurs économiques, cependant, l’ouverture de l’Arctique a plutôt le caractère d’une aubaine que d’une catastrophe. Les multinationales pétrolières et minières, en particulier, se promettent d’exploiter les vastes ressources restées jusqu’ici inaccessibles sous les glaces. Une étude américaine de 2008 estime que l’Arctique abriterait pas moins de 30% des réserves récupérables globales de gaz naturel, et 13% des réserves récupérables de pétrole. Des chiffres très incertains mais qui en font rêver beaucoup, et qui ont poussé des multinationales comme Shell à se lancer dans des forages offshore dans l’océan Arctique, malgré les difficultés et les risques pour l’environnement. S’y ajoutent des gisements potentiellement considérables de diamants, d’or, de fer, d’uranium et d’autres métaux. Dans un rapport de 2014, le sénateur André Gattolin (EELV) évoque « un emballement parfois irrationnel mais bien réel lié aux opportunités offertes par la fonte de la banquise » : certains des développements envisagés pour l’Arctique relèvent sans doute encore largement du fantasme, mais les convoitises qu’il suscite ont déjà enclenché un mouvement qui risque de fragiliser davantage encore le Grand Nord et ses habitants.

« Aussi vaste, froid, éloigné et dépeuplé que soit l’Arctique, ce qui s’y passe n’est pas sans importance pour le reste du monde », explique le journaliste canadien Edward Struzik dans son livre Future Arctic [1], paru l’année dernière, qui tente de dresser le tableau de cette région en pleine mutation. D’abord parce que « les changements déjà en cours dans l’Arctique constituent une indication de ce qui va se passer dans d’autres régions du monde ». Mais aussi parce que la fonte de l’Arctique fait sentir ses répercussions dans la planète tout entière, à travers l’élévation du niveau des océans, la modification des courants marins et des courants aériens [2]… sans parler de ses effets en retour sur le climat global (émissions de méthane dues à la fonte du permafrost, moindre réflexion de la lumière solaire).

Un Arctique bientôt méconnaissable ?

En réalité, la fonte des glaces ne constitue que l’aspect le plus visible – pour nous – des bouleversements climatiques que connaît l’Arctique. Risques accrus de tempêtes voire de cyclones (comme celui qui a frappé la région durant l’été 2012, et qui a duré pas moins de deux semaines), multiplication des feux de forêts massifs (comme ceux qui ont carbonisé 6% du territoire de l’Alaska et 4% de celui du Yukon en 2004, ou provoqué des centaines de morts en Sibérie en 2012 et 2015 [3], accroissement des précipitations en automne et fonte précoce des neige au printemps… Ces phénomènes climatiques dont les effets se conjuguent (les tempêtes sont d’autant plus dangereuses, par exemple, que les littoraux fragiles ne sont plus protégés par les glaces) se traduisent, par effet de cascade, en bouleversements écologiques et sociaux.

Les premiers affectés sont les Inuit et les autres populations autochtones du Grand Nord, dont les cultures « se sont développées en association étroite avec ce monde frigide » et qui sont « déjà dans un état de rapide réorganisation économique et de réajustement social ». La chasse et la pêche, importantes à la fois culturellement et pour la survie même de ces communautés, deviennent de plus en plus difficiles, aggravant l’insécurité alimentaire chronique qui règne depuis toujours dans la région. Au déclin des proies traditionnelles, comme le narval ou le caribou, s’ajoutent la glace devenue trop mince pour supporter le poids des traîneaux et les conditions météorologiques erratiques, qui mettent en défaut les savoirs traditionnels des aînés. Dès 2012, le rapporteur de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, avait réprimandé le gouvernement canadien sur son incapacité à protéger les communautés autochtones du pays, et plusieurs rapports sont venus depuis confirmer les risques [4].

À quoi ressemblera l’Arctique dans un siècle ? En 2100, des arbres à feuilles caduques auront remplacé en grande partie les conifères et, plus au nord, des arbres auront poussé là où il n’y avait que glaces et toundra. Les neuf dixièmes de l’habitat des caribous auront alors disparu. Encore n’est-ce là que le scénario le plus consensuel, peut-être trop optimiste. Cela fait des années que l’Arctique change beaucoup plus rapidement que prévu. Tout dépendra aussi, bien entendu, de l’évolution des émissions globales de gaz à effet de serre, même si en ce qui concerne l’Arctique, une transformation profonde est désormais inévitable.

La biodiversité animale en première ligne

C’est ce qu’illustre de manière éclatante l’évolution de la biodiversité animale. Les ours polaires sont touchés de plein fouet par la fonte des glaces, qui constituent leur terrain naturel pour chasser le phoque (90% de leur alimentation). La banquise disparaît de plus en plus tôt au printemps, période cruciale pour la reproduction. En conséquence, non seulement les ours blancs déclinent en nombre, mais ils sont aussi de plus en plus maigres, et font de moins en moins de petits. Les grizzlis, en nombre de plus en plus important dans l’Arctique, occupent le terrain laissé vacant, ou se mélangent à eux, produisant une nouvelle espèce hybride. Les renards roux font de plus en plus concurrence aux renards arctiques. Pumas et coyotes s’aventurent eux aussi pour la première fois dans le grand Nord canadien sur les traces de leurs proies habituelles, comme les cerfs et les élans, désormais mieux adaptés à ces paysages en pleine mutation que les caribous. La disparition de la barrière de glace permet aux saumons du Pacifique de remonter eux aussi vers le nord, de même qu’aux orques, jusqu’alors inconnus dans ces contrées, qui s’attaquent aux narvals et aux bélugas que les Inuit ont de plus en plus de mal à capturer. Tous ces nouveaux arrivants amènent avec eux des maladies jusqu’ici inconnues dans le Grand Nord, fragilisant encore davantage les espèces polaires.

Des dizaines de millions d’oiseaux migraient chaque été depuis le monde entier (y compris la Nouvelle-Zélande et l’Antarctique) vers l’Arctique, pour profiter de l’abondance de nourriture et de la lumière, de paysages préservés et de l’absence relative de parasites et de prédateurs. Au moins 40% des espèces concernées seraient aujourd’hui en déclin.

Ours polaires et caribous au centre des débats sur le climat

Nul hasard donc si des espèces emblématiques comme l’ours polaire ou le caribou sont devenues l’épicentre de débats politiques et scientifiques acharnés autour de l’enjeu climatique et du type de réponse à y apporter. On se souvient des controverses qui ont accompagné il y a quelques années la classification de l’ours polaire comme espèce menacée par l’administration fédérale américaine et des débats sur l’ouverture ou non de l’Alaska National Wildlife Refuge, une des principales zones refuge des ours blancs – cf. le célèbre « Drill baby drill » de la candidate républicaine à la vice-présidente Sarah Palin. En 2011, l’État de l’Alaska et plusieurs firmes énergétiques ont poursuivi en justice – avec succès - l’administration Obama, qu’ils accusaient d’avoir défini une zone « excessive » de protection de l’habitat des ours polaires. Les industriels se prévalent aujourd’hui encore d’études scientifiques suggérant que la menace serait largement surestimée, en argumentant notamment que les ours polaires vont rapidement devenir végétariens pour s’adapter, en se nourrissant de baies sauvages plutôt que de phoques [5] !

Les enjeux sont similaires en ce qui concerne les caribous. Leurs populations ont, à ce qu’il semble, déjà connu des variations importantes au cours de l’histoire et selon les troupeaux concernés, mais la tendance générale est au déclin précipité. Le troupeau dit de Barthurst (Territoires du nord-ouest et Nunavut au Canada) aurait vu sa population tomber de 450 000 animaux en 1986 à seulement 32 000 en 2009, et peut-être 16 000 aujourd’hui. Celui de la rivière George (nord du Québec et Labrador) comptait plus de 800 000 caribous dans les années 1960 ; ils n’étaient plus que 16 000 en 2014, et seulement 10 000 à l’automne 2015. Sur l’île de Baffin, dans l’archipel arctique canadien, où le groupe ArcelorMittal vient d’ouvrir une mine de fer géante, la population de caribous a chuté de 180 000 à 16 000 individus. Et les chiffres ne sont pas meilleurs du côté du vieux monde parmi les rennes de Norvège ou de Russie. Les Nenets de la péninsule de Yamal en Russie – là où Total développe un immense projet gazier en partenariat avec Novatek – ont signalé en 2014 la mort de plusieurs milliers de rennes au raison d’épisodes sévères de glaciation.

Les raisons de ce déclin sont à l’image des phénomènes en cascade qui modifient profondément les conditions écologiques et sociales de l’Arctique. Les caribous voient leurs habitats traditionnels peu à peu détruits à la fois par de nouveaux phénomènes « naturels » (par exemple les incendies de forêt) et par l’expansion progressive des activités industrielles, comme les sables bitumineux dans la province de l’Alberta au Canada, ou touristiques, comme au Groenland. Les changements du paysage les rendent également plus vulnérables face à des prédateurs comme les loups. De nouvelles maladies ont fait leur apparition. Et le réchauffement attire des millions d’insectes qui, en harcelant les caribous, les empêchent de se nourrir de manière adéquate et d’atteindre le poids nécessaire pour la reproduction.

Les activités industrielles, aussi dangereuses que le réchauffement

Enfin, bien sûr, il y a la chasse, touristique ou traditionnelle – cette dernière constituant souvent un bouc émissaire facile. Dans des régions où les prix alimentaires sont extrêmement élevés, un seul caribou représente une source cruciale de nourriture, mais aussi une économie équivalente à plusieurs centaines de dollars. Surtout, « les caribous sont aux Inuit, aux Dene et aux autres peuples de l’Arctique ce que le bison était pour les Indiens d’Amérique du Nord », rappelle Ed Struzik. « Lorsque les bisons ont disparu des Grandes Plaines, les cultures des tribus et des Premières nations se sont effondré, et ne s’en sont jamais totalement remises. »

Pas étonnant dans ces conditions que le groupe nucléaire français Areva ait subi une telle levée de boucliers avec son projet de mine d’uranium de Kiggavik, dans le Nunavut, en plein dans la zone de reproduction du troupeau de caribou de Beverly [6]. Généralement, cependant, les autorités politiques rechignent à adopter ce qui serait pourtant la solution la plus efficace : protéger les habitats des caribous, et notamment les zones de reproduction ,de toute forme d’activité minière, industrielle ou touristique. L’heure semble plutôt aux solutions d’ingénierie écologique, comme le massacre à grande échelle des loups pour protéger leurs proies (pratiqué depuis des décennies, mais qui s’est révélé globalement inefficace), la transplantation de troupeaux entiers ou encore la protection des femelles et de leurs petits dans des réserves durant la période de vulnérabilité suivant la naissance, où il seraient temporairement nourris à la main par les hommes…

Certes, le climat de l’Arctique a déjà changé plusieurs fois de climat au cours des millions d’années écoulées. À certaines époques, il a même été quasi tropical ; on a retrouvé dans la région polaire des fossiles d’hippopotames, de tortues, d’alligators ou de tapirs préhistoriques, qui vivaient il y a 50 millions d’années dans une forêt luxuriante au climat semblable à celui de la Floride aujourd’hui. En période de glaciation, à l’inverse, les grandes quantités d’eau congelée ont fait baisser le niveau des océans, faisant émerger de vastes terres aujourd’hui sous les eaux. L’histoire montre que les espèces animales sont souvent capables de s’adapter à ces changements du climat et de la nature. Le problème pour les ours polaires et les caribous est que le réchauffement actuel est beaucoup plus marqué et beaucoup plus rapide qu’aux cours des millénaires passés, et que les changements qui en découlent se conjuguent aux effets de l’activité humaine – la chasse, certes, mais aussi et surtout les activités économiques. Forages pétroliers et gaziers, mines, routes et base militaires contribuent à détruire ou déstabiliser encore davantage des habitats déjà fragilisés. Sans parler de la pollution charriée par les grands fleuves russes ou canadiens qui viennent se jeter dans l’océan Arctique.

Quel avenir pour l’Arctique ?

La protection du Grand Nord et de ses habitants sera-t-elle à la hauteur des risques qui pèsent sur eux ? Il y a des précédents historiques fâcheux, comme l’industrialisation forcée de l’Arctique russe par l’Union soviétique dans les années 1950 et 1960, qui a laissé un lourd héritage de pollution. Sans parler, plus récemment, de l’impact environnemental des sables bitumineux canadiens, en Alberta, dans la région subarctique [7].

« La fin de l’Arctique tel qu’il a existé pendant toute la période moderne est devant nous aujourd’hui, conclut Edward Struzik. Ce à quoi il ressemblera à l’avenir dépend en partie de nos choix politiques, en tant que gens du Nord ou gens du Sud, sur ce que nous voudrions qu’il soit. » L’Arctique ne doit pas être vu comme le symbole d’un réchauffement climatique irréversible dont on il n’y aurait plus qu’à subir passivement les conséquences, tout en profitant autant que possible des opportunités ainsi offertes. Alors même que la région polaire subit de manière accélérée les effets en cascade du réchauffement, il reste l’heure de faire des choix.

Olivier Petitjean

- À lire : Edward Struzik, Future Arctic. Field Notes from a World on the Edge, Island Press, 2015, 216 pages. Voir aussi les articles d’Ed Struzik pour le magazine en ligne Yale Environment 360.

Cet article est le premier d’une série sur les développements industriels dans l’Arctique et les projets d’entreprises comme Total, Areva ou ArcelorMittal dans la région. Prochain épisode : La ruée sur les ressources du Grand Nord.

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Photos : USFWS CC (Une) ; Jake Vince CC (glaces brisées) ; Lwp Kommunikáció CC (coyote et caribous) ; Berkeley Lab CC (caribou).