Parti pris

Implication des entreprises privées dans la Conférence climat de Paris : la grande confusion

par Olivier Petitjean

La France s’apprête à accueillir en décembre la Conférence internationale sur le climat, et pour en boucler le budget, le gouvernement a offert à quelques grandes entreprises de devenir sponsors officiels de l’événement. Celles-ci participeront également à une multitude d’événements public-privé semi-officiels, en marge de la Conférence proprement dite. Même lorsqu’il ne s’agit pas de firmes directement impliquées dans le secteur des énergies polluantes, les grandes entreprises ont-elles vraiment la légitimité nécessaire pour bénéficier d’une place aussi privilégiée dans les négociations climatiques ?

Paris doit accueillir en décembre prochain la 21e Conférence internationale sur le climat (COP21) et, pour boucler le financement de l’événement, dont le budget global est estimé à 187 millions d’euros, le gouvernement français a choisi de faire appel aux grandes entreprises. Europe 1 a même cru un moment, la semaine dernière, pouvoir annoncer le nom de ces sponsors, aux premiers rangs desquels figuraient, selon la station de radio, la firme automobile allemande BMW et le géant suédois de l’énergie Vattenfall, qui détient des intérêts dans le nucléaire et dans le charbon. Rien de très reluisant pour une Conférence censée promouvoir un modèle de développement plus « vert »… Selon les informations publiées alors par Europe 1 et rétractées depuis, deux entreprises françaises étaient également sur les rangs, Suez environnement et LVMH [1].

L’équipe d’organisation de la Conférence climat, que nous avons contactée, a démenti en ce qui concerne Vattenfall et BMW. Il semble y avoir eu confusion entre les sponsors de la Conférence climat et ceux du Sustainable Innovation Forum (SIF), un événement organisé par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) à Paris en décembre, en marge de la COP21... Les conventions avec les entreprises sponsors de la Conférence climat proprement dite sont en cours de finalisation et seront annoncées prochainement.

L’affaire illustre surtout le degré de confusion qui règne quant au rôle exact des grandes entreprises privées dans le cadre de la préparation de la Conférence climat. La confusion de nos confrères d’Europe 1 paraît bien compréhensible au vu de l’adresse du site internet du Sustainable Innovation Forum, un événement organisé par une autre institution des Nations Unies, au même moment et dans le même lieu que la COP, pour promouvoir l’« économie verte » : http://www.cop21paris.org/ [2]. Il y aura aussi le « Business & Climate Summit » organisé fin mai au siège de l’Unesco par divers regroupements internationaux d’entreprises, sommet qui doit fournir à la Conférence gouvernementale de décembre un « livre blanc des solutions » [3]. Ou encore « Solutions COP21 », une initiative public-privé pour « donner à voir les solutions climat » qui se traduira notamment par un pavillon au Bourget et une exposition au Grand Palais [4]. Sans parler d’une multitude d’initiatives qui se déploieront en marge de la COP sans bénéficier d’un niveau comparable de reconnaissance officielle de la part des Nations unies ou du gouvernement français.

Respectabilité climatique ?

Les organisateurs de la Conférence climat de Paris assurent pourtant avoir tiré les leçons des controverses qui avaient marqué la COP19, organisée en Pologne en 2013. Celle-ci était sponsorisée par des grandes entreprises privées ouvertement favorables aux énergies sales et notamment au charbon (lire notre enquête). Cette fois, nous promet-on, des efforts seront faits pour s’assurer de la « respectabilité » des sponsors vis-à-vis des enjeux climatiques. Mais en l’absence de critères clairs et transparents de « respectabilité », on ne sait trop à quoi s’attendre. Et les sponsors potentiels cités par Europe 1 paraissent eux aussi plutôt problématiques.

Suez environnement, pour ne prendre que cet exemple, est une entreprise étroitement liée avec GDF Suez, qui en détient 36%. Son président n’est autre que Gérard Mestrallet, actuel PDG de GDF Suez, et la dauphine de celui-ci, Isabelle Kocher, a passé une partie de sa carrière au sein de Suez environnement. Or GDF Suez est une entreprise ayant des intérêts aussi bien dans les énergies fossiles, y compris les plus sales (charbon, gaz de schiste…), que dans le nucléaire. Comme sa concurrente Veolia, Suez environnement a récemment axé sa stratégie sur le développement de services à l’industrie minière, pétrolière et gazière. Et elle ne se prive pas de soutenir directement le développement de nouvelles énergies sales, puisqu’elle figure parmi les parrains de la nouvelle structure de lobbying des entreprises françaises pour le gaz de schiste, le Centre pour les hydrocarbures non conventionnels (lire ici).

Même en ce qui concerne le fonds de commerce spécifique de Suez environnement, les questions ne manquent pas. La « solution » aux enjeux globaux de l’eau est-elle vraiment de développer des technologies coûteuses et énergivores, comme le dessalement, que pourront seulement se permettre les plus riches, et qui sont facteurs de privatisation d’un service essentiel ? Ou bien au contraire de transformer à la racine les usages de l’eau, notamment ceux des industriels, des mines, ou des grandes exploitations agricoles ? La « solution » au problème des déchets est-elle de construire d’immenses incinérateurs ou des unités géantes de méthanisation, ou bien une politique préventive telle qu’elle est défendue par le mouvement Zero Waste (lire notre article) ?

Les multinationales, « solution » ou problème ?

La démonstration pourrait être reproduite pour d’autres multinationales encore. La « solution » en matière d’habillement est-elle de se contenter d’« optimiser » une modèle commercial comme celui de LVMH, largement fondé sur l’extension mondiale du consumérisme, avec pour corollaire la financiarisation, les tours de passe-passe fiscaux et, dans de nombreux cas, les atteintes aux droits des travailleurs (lire notre article) ? Passe-t-elle par le renforcement de l’agriculture paysanne et biologique, ou bien par l’amélioration de la « performance environnementale » des chaînes d’approvisionnement des multinationales comme Coca-Cola, Danone ou Carrefour ?

Le discours officiel du gouvernement français et plus généralement de ceux qui soutiennent l’implication des grandes entreprises dans la Conférence climat (ce qui inclut une grande partie des écologistes) est que ces entreprises ont un rôle indispensable à jouer pour favoriser le changement. « Il faut des solutions qui fonctionnent économiquement », font-ils valoir. Le problème est que cela revient généralement à entériner l’idée selon laquelle l’action en matière climatique ne doit surtout pas remettre en cause l’ordre économique établi [5].

Avec une telle logique, on peut d’ores et déjà être assuré que les mesures prises ou annoncées lors de la Conférence climat de Paris en décembre resteront minimales, bien en-deçà de ce qui serait nécessaire pour prévenir les effets les plus dramatiques du dérèglement climatique. On peut aussi être assuré que ce seront les citoyens, les usagers et les consommateurs, et non pas les entreprises et leurs actionnaires, qui en supporteront les coûts.

C’est ce qu’illustre parfaitement le secteur de l’énergie en Europe depuis sa libéralisation : des factures en hausse continue pour les usagers, des milliards d’aides directes et indirectes aux grandes entreprises pour préserver leur « compétitivité », des firmes énergétiques qui font des pieds et des mains pour préserver leurs intérêts acquis dans le charbon et le gaz et nuire au développement des renouvelables… Et, au final, bien peu de résultats en termes environnementaux. La « COP des solutions » s’apprête-t-elle à suivre le même chemin ?

Olivier Petitjean

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Photo : Groume CC