Prix Pinocchio du climat

Total : plein gaz contre le climat ?

par Olivier Petitjean

À l’approche de la Conférence climat de Paris, une partie du secteur pétrolier semble vouloir reléguer aux oubliettes son image d’industrie polluante et ses liens avec les milieux climato-sceptiques. Total illustre parfaitement ce changement d’attitude. Mais le nouveau visage affiché par le géant pétrolier français est-il vraiment crédible ? Pas pour les Amis de la terre et leurs alliés, qui ont nominé l’entreprise au « prix Pinocchio du climat » en raison de son lobbying et de ses campagnes publicitaires visant à promouvoir le gaz, aux dépens d’une véritable transition énergétique.

L’effort de communication de Total à l’approche de la COP21 consiste principalement à défendre la cause du gaz, présenté comme une énergie « propre » indispensable dans le cadre d’une transition en douceur vers une économie bas carbone. Un argument qui n’est pas du goût des Amis de la terre : « Le gaz demeure une source d’énergie fossile, et il doit rester dans le sol si l’Europe entend réellement limiter le réchauffement global en deçà de 2ºC. (...) L’engouement de Total pour le gaz n’est pas l’expression d’une soudaine préoccupation pour la crise climatique, mais qu’une défense de ses propres intérêts. » Quant à la caractérisation du gaz comme une énergie « propre », elle s’accorde mal avec l’expérience quotidienne de dizaines de communautés voisines d’exploitations gazières, comme celles de Total au Nigeria (lire notre article) [1].

Le gaz, une « fausse solution » pour le climat

Plus grave encore, certaines formes de gaz – notamment le gaz de schiste et les autres gaz dits « non conventionnels » extraits au moyen de la fracturation hydraulique – sont probablement tout aussi nocives pour le climat que le charbon. Le recours à la fracturation hydraulique entraîne en effet des risques accrus de fissuration des puits de forage, avec pour résultat des fuites importantes dans l’atmosphère de méthane, un gaz 84 fois pire pour le climat que le dioxyde de carbone. Or Total est impliqué dans les gaz non conventionnels un peu partout dans le monde, de l’Argentine et des États-Unis à la Chine et l’Australie, en passant par l’Algérie et le Royaume-Uni.

Mais ce qui illustre le mieux, selon ses critiques, les véritables objectifs de Total, ce sont les révélations du Guardian au début de l’année sur la politique d’entrisme des firmes pétrolières dans les lobbies européens du solaire et de l’éolien (lire notre article). C’est ainsi que Total s’est retrouvée avec deux sièges, dont celui de président, au conseil d’administration de l’association professionnelle européenne du solaire, (une activité encore très marginale dans le groupe), mais aussi un siège au conseil d’administration de l’association professionnelle européenne de l’éolien (un secteur dans lequel la firme française n’a absolument aucune activité !). Comme par hasard, les deux lobbies en question ont commencé à atténuer leurs objectifs, alors qu’elles réclamaient auparavant 100% de renouvelables dès 2030 en Europe, et à saluer le gaz comme un « complément naturel » au solaire et à l’éolien.

Par ce moyen et d’autres, le secteur pétrolier et gazier a réussi a empêché l’adoption d’objectifs contraignants et ambitieux au niveau européen en matière de proportion d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique ; seul subsiste un objectif général de réduction des émissions de gaz à effet de serre, plus facile à contourner grâce au gaz et aux marchés du carbone. L’opération sera-t-elle rééditée à Paris dans le cadre de la Conférence climat ? Pour les Amis de la terre, « le but [de Total] est d’assurer la préservation de son fonds de commerce pour les décennies à venir – en détournant les investissements dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique et en empêchant toute authentique transition énergétique ».

Hypocrisie

Au-delà des controverses sur le gaz, les Amis de la terre et leurs alliés pointent aussi l’hypocrisie dont fait preuve selon eux Total en s’affichant comme un champion du climat. Comme l’a montré une étude de l’ONG britannique InfluenceMap (lire notre article), la firme française est membre actif de plusieurs lobbies qu’elle utilise pour s’opposer en sous-main aux tentatives de régulation ou pousser des politiques néfastes pour le climat, tout en affichant publiquement une position différente.

Et si les dirigeants de l’entreprise soulignent complaisamment que Total produit désormais plus de gaz que de pétrole, ils omettent de mentionner que ce n’est pas faute d’avoir dépensé – en vain – des dizaines de milliards de dollars pour trouver de nouveaux gisements pétroliers. La firme pétrolière française reste impliquée dans des projets d’exploitation pétrolière extrêmement polluants, comme les sables bitumineux canadiens, ou bien dans des environnements extrêmes, comme la mer Caspienne (projet Kashagan) ou les gisements offshore au large du Brésil. En RDC et en Ouganda, elle s’apprête à développer des gisements pétrolifères à proximité ou dans des parcs naturels protégés [2]. Et tout en se déclarant hostile – contrairement à Shell - aux forages pétroliers dans l’Arctique, Total n’en développe pas moins ses propres projets gaziers dans l’Arctique russe. (Sur tous ces points, lire notre contre-rapport annuel sur Total.)

En juin 2015, au moment de la Conférence internationale sur le gaz qu’elle a co-organisé avec Engie, la firme pétrolière française est allée jusqu’à présenter la cession d’un actif d’importance marginale qu’elle détenait encore en Afrique du Sud dans le secteur charbonnier comme un « désinvestissement » du charbon en vue de la COP21 – alors même que cette cession avait déjà été annoncée un an aupravant et n’attendait en fait que l’autorisation du gouvernement sud-africain.

Il en faudra plus pour convaincre les Amis de la terre de la conversion de Total à la cause du climat. Le samedi 7 novembre, le siège de l’entreprise a été ciblé par plusieurs dizaines de militants qui y ont installé une « scène de crime climatique » pour dénoncer le véritable rôle de l’entreprise. Les internautes, quant à eux, sont appelés à le faire à travers leurs suffrages sur le site des prix Pinocchio du climat. Les votes sont ouverts jusqu’au 2 décembre.

Olivier Petitjean

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Photo : Blake Thornberry CC