Climat

Les banques françaises s’apprêtent-elles vraiment à sortir du charbon ?

par Olivier Petitjean

COP21 oblige, toutes les grandes banques françaises ont annoncé à quelques semaines d’intervalle une réduction de leur soutien financier au secteur du charbon, en raison de son impact climatique. Mais que signifient réellement ces engagements ?

À l’approche de la COP21, les principales banques françaises – BNP Paribas, Société générale et Natixis, précédées par le Crédit agricole – ont toutes annoncé leur désinvestissement partiel du charbon. En France et ailleurs, le secteur bancaire– source vitale de financement pour le secteur du charbon - s’est retrouvé la cible de pressions et d’actions de la société civile, qui souhaite en finir une bonne fois pour toutes avec cette forme d’énergie extrêmement polluante, première cause du dérèglement climatique. Les banques françaises avaient déjà été parmi les premières à s’engager à ne pas financer les projets de nouvelles mines de charbon du Bassin de Galilée, en Australie (lire notre article) et, avec leurs nouveaux engagements, elles semblent à nouveau se situer en pointe sur l’enjeu climatique, aux côtés des banques américaines. Mais on sait aussi que la tenue à Paris de la Conférence climat s’est avérée propice aux effets d’annonce, sans forcément d’effets très concrets [1]. D’où la question : au final, que signifient vraiment les annonces et engagements de ces dernières semaines ?

Une rapport publié par un groupe d’ONG [2], intitulé Charbon, le crash test : où en sont les banques à l’heure de la COP21 ?, dresse un état des lieux de l’implication des banques françaises et internationales dans le secteur du charbon. Entre 2009 et 2014, les grandes banques ont consacré en tout 257 milliards de dollars au charbon ; pour les françaises, l’addition sur la même période s’élève à 33 milliards (12 pour les mines et 21 pour les centrales électriques). Avec près de 15 milliards de dollars insufflés dans le secteur, BNP Paribas est numéro 4 mondial, et représente à elle seule près de la moitié des financements accordés par les banques françaises au charbon. C’est donc en toute logique que la banque s’est vue décerner, aux côtés de Chevron et EDF, un « prix Pinocchio du climat » (lire notre article).

Un retrait très partiel

D’accord, dira-t-on, mais il s’agit là du passé : désormais, BNP Paribas, Société générale et consorts ont fait amende honorable et comptent bien à l’avenir se tenir à l’écart du charbon, ennemi numéro un du climat. La réalité, évidemment, n’est pas tout à fait aussi simple. Le soutien financier des banques au secteur du charbon peut se faire de plusieurs manières : prêts certes, mais aussi achats ou souscriptions d’actions et d’obligations, conseils financiers, etc. Il convient donc d’aller dans le détail. D’autant que le secteur charbonnier traverse actuellement une crise profonde, et que les raisons économiques de se désinvestir du charbon se conjuguent aux raisons environnementales.

C’est le Crédit agricole qui a lancé le mouvement en annonçant dès le mois de mai la fin de son soutien aux projets d’extraction de charbon [3] et des entreprises qui ne se consacreraient qu’à cette activité, puis en septembre son désengagement de tout projet de centrale à charbon dans les pays à revenus élevés. Tout en saluant ces annonces, les associations environnementalistes notent qu’elles sont incomplètes – d’une part, le Crédit agricole pourra continuer à financer les activités de grandes multinationales minières comme Glencore ou Anglo American, sous prétexte qu’elles ne minent pas que du charbon ; d’autre part, l’immense majorité des projets de centrales à charbon actuels sont localisés dans les pays du Sud. Et en septembre de cette année, en contradiction apparente avec ses engagements, le Crédit agricole a dégagé un crédit dans le cadre de la procédure de banqueroute d’Alpha Natural Resources, une firme américaine spécialisée dans l’extraction du charbon et en particulier dans le mountaintop removal.

Natixis – dont les financements au secteur charbonnier restent modestes par rapport aux autres banques françaises – est allée encore plus loin en annonçant qu’elle ne financerait plus aucun projet de centrale électrique au charbon et de mines de charbon thermique dans le monde entier. La filiale de BPCE ne financera plus non plus les entreprises dont l’activité repose à plus de 50% sur l’exploitation de centrales électriques au charbon ou de mines de charbon. Mais, là aussi, les associations nuancent leurs louanges, puisque ces annonces ne concernent pas les activités d’émissions d’obligations et d’actions, ni la filiale Natixis Asset Management, qui gère plus de 800 milliards d’euros d’actifs.

Les autres banques se sont aussi engagées à limiter leur soutien au secteur du charbon et notamment à ne plus financer de projets d’extraction de charbon, avec des clauses restrictives supplémentaires [4] ni de centrales dans les pays riches. Pour les ONG, les détails des engagements de BNP Paribas et surtout de la Société générale demeurent néanmoins insuffisants pour savoir dans quelle mesure ils se traduiront par une réduction réelle et significative des émissions de gaz à effet de serre induites par leurs opérations de financement – bien qu’elles se réfèrent toutes à l’objectif de limiter le réchauffement global des températures à 2ºC. La SocGen, en particulier, n’avance même pas d’objectifs ni d’engagements chiffrés…

Course de lenteur

Bref, les banques plient, mais refusent toujours de s’engager dans des politiques fortes de refus pur et simple du charbon, comme l’ont pourtant fait de nombreux investisseurs dans le monde. Il faudra donc attendre qu’elles passent l’épreuve des faits.

Pour Lucie Pinson des Amis de la terre, les annonces des banques hexagonales ont surtout pour objectif de « faire bonne figure à la COP21 ». « Nous les appelons à aller beaucoup plus loin et plus vite », poursuit-elle, en cessant « l’ensemble et non juste certains de leurs soutiens à cette industrie climaticide ». Les ONG attendent des grandes banques internationales qu’elles s’engagent à sortir totalement du charbon d’ici 2020 en signant l’Appel de Paris. 21 institutions bancaires – toutes issues de la finance solidaire, comme la Nef en France – l’ont fait. Pas BNP Paribas, ni la Société générale, ni le Crédit agricole, ni aucune des grandes banques massivement impliquées dans le financement du charbon.

Une réticence d’autant plus troublante que le charbon n’est pas la fin de l’histoire. Il y a aussi les autres énergies fossiles, dont certaines, comme les sables bitumineux ou le gaz de schiste (deux secteurs dans lesquels BNP Paribas et d’autres banques françaises sont impliquées [5]), sont potentiellement tout aussi nocives pour le climat. Face à l’urgence climatique, la course de lenteur ne suffira pas.

Olivier Petitjean

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Photo : Julie Falk CC