Double standard

Renault-Nissan, Airbus, Natixis... : les troublantes pratiques antisyndicales des entreprises françaises aux États-Unis

par Olivier Petitjean

La semaine dernière, des ouvriers américains du Mississippi ont fait le voyage jusqu’à Paris pour manifester, avec le soutien de l’acteur Danny Glover, contre la direction de Renault-Nissan. Celle-ci est accusé d’empêcher la création d’une section syndicale dans son usine de Canton. Auparavant, ce sont les employés d’un hôtel californien géré par Natixis qui ont saisi le point de contact national français, un mécanisme d’arbitrage extrajudirique, pour faire reconnaître leurs droits syndicaux. Les controverses sur les pratiques antisyndicales des entreprises françaises aux États-Unis se multiplient depuis quelques années.

À l’occasion du Mondial de l’automobile, des ouvriers de l’usine de Renault-Nissan à Canton, dans l’État du Mississippi aux États-Unis, ont fait le déplacement à Paris. Pas pour admirer les derniers modèles de leur employeur et de ses concurrents, mais pour dénoncer le blocus de leur direction, qui empêche depuis douze ans la création d’une section syndicale dans l’usine. L’acteur Danny Glover avait même fait le déplacement pour les soutenir.

Accompagnés de représentants de l’UAW, le syndicat automobile américain, les ouvriers de Canton évoquent une politique d’intimidation malheureusement très répandue dans cette région des États-Unis (lire notre précédent article sur cette affaire) : vidéos obligatoires pour les salariés visant à les mettre en garde contre les syndicats, et mise à l’écart des ouvriers les plus remuants. La direction refuserait même l’organisation du référendum nécessaire à la création d’une section syndicale. La grande majorité des 6000 ouvriers de l’usine de Canton sont noirs, et ils n’hésitent pas à faire le rapprochement entre leur lutte actuelle pour leurs droits syndicaux et la lutte des années 1960 pour les droits civiques, en recyclant son slogan « Nous sommes des hommes », et « pas des robots ».

Ils souhaitaient également interpeller l’État français, actionnaire important de Renault (20%) et donc de Nissan. La ministre du Travail Myriam El Khomri aurait écrit à son homologue américain, sans résultat concret cependant. Du côté de la direction locale de Nissan, on assure en effet respecter les règles légales en vigueur.

Controverses à répétition

Quelques semaines auparavant, ce sont les pratiques antisyndicales d’une autre firme française, la banque Natixis (groupe BPCE) qui ont attiré l’attention, lorsque les employés d’un hôtel de luxe de Los Angeles ont saisi le « point de contact national » (PCN) français, un mécanisme extra-juridique chargé de veiller à l’application des « principes directeurs de l’OCDE sur les multinationales et les droits humains », pour faire entendre leurs revendications. Les travailleurs et travailleuses de cet hôtel géré par Natixis pour le compte d’un fonds de pension essayaient vainement depuis des années de mettre fin aux pratiques abusives de leur direction et de créer une section syndicale [1]. Ils ont tenté à de nombreuses reprises d’interpeller Natixis, sans succès, avant de se résoudre à saisir le PCN, un mécanisme d’arbitrage dont l’efficacité reste toute relative.

De telles pratiques sont loin de constituer une exception parmi les groupes français opérant aux États-Unis. Lorsque des champions français comme Airbus ou Vallourec inaugurent une nouvelle usine de l’autre côté de l’Atlantique, ils n’ont aucun scrupule à se féliciter ouvertement qu’elle n’ait pas de syndicats, comme l’a fait récemment le dirigeant français d’Airbus Fabrice Brégier (lire notre article). Dans le secteur des services, plusieurs entreprises françaises comme Sodexo ou Veolia Transdev ont aussi fait, ces dernières années, l’objet de campagnes dénonçant leurs manoeuvres antisyndicales.

Tableau d’ensemble troublant

Celles-ci sont loin d’être limitées à un seul secteur ou à une seule région des États-Unis. L’inauguration par Airbus d’une usine « sans syndicats » en Alabama s’inscrit effectivement dans la tradition du Sud du pays, où de nombreux industriels ont relocalisé leurs usines depuis les années 1980 pour échapper à la main d’oeuvre syndiquée des États industriels du Nord, comme le Michigan. En revanche, la nouvelle usine de Vallourec dans l’Ohio (un État à tradition industrielle et syndicale) correspond à une tentative de troquer une réindustrialisation de cette zone sinistrée contre un renoncement aux droits syndicaux (lire notre enquête). Avec des résultats mitigés, puisque l’usine a commencé à supprimer des emplois quelques mois à peine après son inauguration.

Du côté d’entreprises spécialisées dans la privatisation des services publics, comme Veolia, il s’agit plutôt de pratiques visant à réduire le pouvoir des syndicats dans ces services et réduire le niveau de protection historique des employés. Sodexo, enfin, opère dans le secteur des petits boulots précaires et mal payés typiques de l’économie américaine contemporaine, dans des secteurs comme le commerce ou la restauration rapide, qui connaissent aujourd’hui de grandes mobilisations sociales comme celle pour un salaire horaire minimum à 15 dollars. Il y a quelques années, Sodexo avait été ciblée par une campagne virulente du syndicat américain SEIU et également dénoncée par l’ONG Human Rights Watch pour ses pratiques antisyndicales aux États-Unis. Autant de situations différentes, mais qui n’en dessinent pas moins un tableau d’ensemble troublant.

Modèle américain versus modèle européen

En matière de droits syndicaux, les multinationales européennes, et en particulier françaises, ont pourtant bonne réputation. Nombreuses sont celles qui ont signé avec les syndicats un « accord-cadre international » assurant un minimum de respect des droits de leurs travailleurs partout dans le monde (lire notre entretien avec Kemal Özkan de la fédération syndicale internationale de l’industrie IndustriALL). Par contraste, les multinationales nord-américaines sont très peu nombreuses à l’avoir fait.

Malheureusement, ces bonnes intentions semblent s’arrêter aux frontières des États-Unis. Étrangement, par exemple, l’accord-cadre international signé avec IndustriALL ne concerne que Renault, et non les usines purement Nissan comme celle de Canton. Du côté des syndicats internationaux, on évoque l’existence d’une sorte de complexe d’infériorité des dirigeants des groupes européens vis-à-vis des milieux d’affaires américains, qui fait qu’ils sont souvent d’une grande timidité lorsqu’il s’agit de droits syndicaux... lorsqu’ils ne voient pas le système américain comme un modèle à importer en Europe, comme semble le faire Fabrice Brégier lorsqu’il déclare que les syndicats européens d’Airbus devraient « prêter attention ».

Les syndicats européens craignent d’ailleurs que les négociations du Tafta, l’accord de commerce et d’investissement entre Europe et États-Unis, ne favorisent tous ceux qui, des deux côtés de l’Atlantique, souhaiteraient importer le modèle américain en Europe (lire notre enquête).

Olivier Petitjean

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Photo : IndustriALL