20.04.2016 • Prix des médicaments

L’épidémie mondiale de diabète, source de profit pour les compagnies pharmaceutiques

Le diabète touche désormais 422 millions de personnes dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : quatre fois plus qu’il y a 35 ans. Le prix de l’insuline et des traitements antidiabétiques, et les profits des compagnies pharmaceutiques, augmentent de manière tout aussi rapide. Quelques firmes, dont Sanofi avec son Lantus, se partagent ce marché juteux, très onéreux pour les assurances maladie. Dans le même temps, l’accès aux traitements reste problématique pour la moitié des malades dans le monde.

Publié le 20 avril 2016 , par Olivier Petitjean

« Le nombre de personnes vivant avec le diabète a pratiquement quadruplé depuis 1980, s’élevant à 422 millions d’adultes, dont la plupart vivent dans des pays en développement. » À l’occasion de la Journée mondiale de la Santé le 7 avril dernier, l’OMS a rendu public un rapport mondial sur le diabète, qui tire la sonnette d’alarme sur l’extension de la maladie, l’absence de prévention adéquate et les difficultés d’accès aux traitements. « Environ un siècle après la découverte de l’insuline, le rapport mondial sur le diabète montre que les technologies et médicaments essentiels contre le diabète, notamment l’insuline, (...) sont en général disponibles dans seulement un pays sur 3 parmi les pays les plus pauvres du monde », indique le Dr Étienne Krug, de l’OMS. Dans les pays riches, en revanche, le traitement du diabète est devenu un marché énorme et extrêmement profitable.

Les États-Unis, qui ne comptent « que » 10% des personnes touchées par le diabète, représentent ainsi 40% du marché mondial de l’insuline. À ceci, une explication simple : le coût de l’insuline a quasiment doublé depuis onze ans (+197%) aux États-Unis, selon une étude récente parue dans le Journal of the American Medical Association. Avec pour conséquence de faire tripler le coût des traitements pour les diabétiques et leurs assureurs. Cette hausse se retrouve chez les trois leaders du marché : le Levemir de Novo Nordisk (+169%), l’Humulin d’Ely Lilly (+325%), et le Lantus de Sanofi (+168%).

Hausses de prix parallèles

Interrogée par la Tribune, la direction de l’entreprise pharmaceutique française souligne qu’en Europe « le prix [du Lantus] a baissé régulièrement en fonction des négociations avec les autorités de santé ». Effectivement, le prix du Lantus en Europe (y compris en France) est jusqu’à sept ou sept fois inférieur à celui pratiqué aux États-Unis. En France, le Lantus figure parmi les médicaments coûtant le plus cher à l’assurance maladie, avec 125 millions d’euros de remboursement entre janvier et juillet 2015.

Si le coût du Lantus a tellement augmenté aux États-Unis, précise Sanofi, c’est « en fonction du marché et en raison du cadre réglementaire ». « Nous prenons également en compte les avis des distributeurs et les assureurs », déclare la firme, mais aussi la « loi de l’offre et de la demande ».

En réalité, les compagnies pharmaceutiques disposent encore d’un large pouvoir sur la fixation des prix de leurs médicaments aux États-Unis. Des données compilées par Bloomberg suggèrent que malgré leur rivalité, elles font bien attention à ne pas se concurrencer au niveau des prix, et à se suivre dans la surenchère. Depuis 2009, le Lantus de Sanofi et le Levemir de Novo Nordisk - qui dominent le marché américain et représentent à eux deux 11 milliards de dollars de ventes - ont augmenté à treize reprises exactement au même moment et exactement du même pourcentage !

Ce qu’illustre le graphique ci-dessous (cliquez pour agrandir l’image) :

Le prix du Lantus a légèrement baissé pour la première fois en 2015, pour faire face à l’arrivée d’un nouveau concurrent. Surtout, son brevet est arrivé à expiration et il est désormais exposé à la concurrence de versions moins chères.

La moitié des diabétiques dans le monde ont des difficultés d’accéder aux traitements nécessaires

Comme le rappelle également Bloomberg, cette hausse du coût de l’insuline touche également les pays pauvres. Selon l’OMS, la moitié des patients qui ont besoin d’injections d’insuline rencontrent des difficultés pour satisfaire leurs besoins. Une des causes de ce problème est que pour maintenir un niveau de prix élevé, les trois leaders du marché - Sanofi, Novo Nordisk et Eli Lilly - développent des insulines sans cesse « améliorées » (avec en réalité des bénéfices additionnels modestes par rapport aux versions précédentes), de plus en plus inadaptées aux besoins des populations pauvres. « Les insulines plus anciennes et moins chères ne sont peut-être pas aussi bonnes [que les nouvelles], mais elles ne sont généralement que 10% pires », explique un spécialiste. Comme si l’on offrait uniquement la version la plus récente des smartphones d’Apple ou Samsung à des gens qui ont seulement besoin d’un téléphone pour appeler leur famille.

Les firmes comme Novo Nordisk ont mis en place des programmes visant à fournir de l’insuline bon marché dans les pays les plus pauvres, mais ils ne sont pas nécessairement suffisants, et ne concerne généralement pas les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, où cohabitent des populations aisées et des populations très pauvres. Selon l’OMS, il n’existe pas encore de version générique largement accessible au niveau mondial.

La justification communément avancée par les firmes comme Sanofi pour leurs prix élevés est le coût de la recherche et du processus de développement des médicaments - justification qui résonne étrangement dans le cas de Sanofi, une firme engagée dans le démantèlement d’une grande partie de sa R&D (lire notre enquête). En l’occurrence, le prix élevé du traitement du diabète semble surtout illustrer une logique de recherche de profit qui s’éloigne de plus en plus des besoins réels de santé des gens.

Olivier Petitjean

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Photo : N i c o l a @ flickr CC

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