Villes contre multinationales

Blackstone, un géant de Wall Street à l’assaut des villes

par Olivier Petitjean

Vous avez aimé BlackRock ? Vous allez adorer Blackstone. Ce fonds de Wall Street, premier « investisseur alternatif » au monde, rachète à bas prix des immeubles dans les villes du monde entier, pour en extraire des millions de dollars de profits au détriment des locataires. Mais à Barcelone, à Berlin et dans de nombreuses autres villes grandes ou petites, élus et habitants entrent en résistance. Zoom sur un géant de la finance peu connu du grand public, dans le cadre de notre publication « Villes contre multinationales ».

Il y a quelques mois, en plein débat sur la réforme des retraites, l’opinion française faisait connaissance avec BlackRock, ce fonds géant de Wall Street qui gère près de 7000 milliards de dollars sur les marchés financiers, et qui semble avoir l’oreille attentive de la plupart des dirigeants politiques... y compris en France.

Ce 27 février, l’Observatoire des multinationales publiera « Villes contre multinationales », un panorama d’ensemble de la lutte sourde qui se livre en Europe et ailleurs entre élus, habitants et mouvements urbains d’un côté, et multinationales et géants de la finance de l’autre, de la remunicipalisation de l’eau à la régulation d’Uber et Airbnb.

Dans cette publication, on fait notamment connaissance avec un autre poids lourds de Wall Street, tout aussi peu connu du grand public et tout aussi puissant que BlackRock : Blackstone. Malgré la ressemblance de nom, les deux fonds n’ont pas de lien formel (même si Blackstone a contribué il y a plus de trente ans au lancement de BlackRock, avant que leurs chemins ne se séparent en 1994).

Blackstone, c’est rien moins que le leader mondial des « investissements alternatifs » (autrement dit, tout ce qui n’est pas actions, obligations ou argent liquide : immobilier, métaux précieux, produits financiers dérivés, capital-investissement, capital-risque, etc.) avec 545 milliards de dollars gérés en 2019. Le fonds a été créé et reste dirigé par Stephen A. Schwarzman, un ancien banquier de Lehman Brothers, très proche de Donald Trump puisqu’il a financé sa campagne et a présidé son « conseil stratégique » jusqu’à sa dissolution. (Stephen Schwarzman est aussi francophile ; il a notamment reçu la cravate de commandeur de la Légion d’honneur en 2017 après avoir personnellement financé la rénovation des jardins du château de Chambord, et obtenu le droit d’utiliser à titre personnel les chasses présidentielles.)

Investissements massifs dans l’immobilier après la crise de 2008

À bien des égards, la crise financière mondiale aura été une aubaine pour Blackstone. Le fonds a occupé la place laissée libre par les grandes banques, désormais sous surveillance des régulateurs, sur des marchés et des produits financiers « à risque ». Ses actifs sous gestion ont été multipliés par cinq depuis 2008, et ses placements dans l’immobilier par huit. Blackstone a notamment racheté à bas prix des milliers de maisons saisies suite à des défauts sur emprunts aux États-Unis. Il détiendrait actuellement pour 325 milliards de dollars de biens immobiliers dans le monde. Blackstone a aussi développé ses activités dans les parcs d’attractions, dont il est l’un des leaders mondiaux avec Disney, ainsi que dans les entrepôts (dont une partie louée à Amazon).

La recette suivie aux États-Unis a aussi été appliquée aux grandes villes européennes, où Blackstone s’est taillé une réputation de véritable « fonds vautour » parmi les militants du logement et les responsables politiques de Barcelone à Copenhague. La stratégie de base reste la même : acquérir des biens immobiliers à bas prix en profitant d’un contexte de crise ou de chute des prix de l’immobilier, les rénover ou attendre que les prix remontent, et les revendre au prix fort en empochant une copieuse plus-value. Tout en forçant au passage les habitants et habitantes de ces immeubles soit à verser des loyers et des frais de réparations exorbitants, soit à faire leurs valises. Une autre variante, appliquée en Suède, consiste à acquérir des logements sociaux et à « sécuritiser » les loyers à percevoir sur les marchés financiers pour financer des opérations plus risquées.

De Barcelone aux Nations unies, les résistances se multiplient

C’est en Espagne que les activités de Blackstone ont attiré le plus d’attention – mais aussi suscité le plus de résistances, comme le raconte un article de notre publication « Villes contre multinationales » sur la lutte victorieuse d’un collectif d’habitants du quartier populaire de Raval contre le géant financier. Celui-ci est très présent dans la ville et dans tout le pays, où il a raflé des dizaines d’immeubles suite à l’effondrement de la bulle immobilière. (Au passage, des hommes d’affaires liés à Blackstone ont également participé au financement de la campagne municipale de Manuel Valls à Barcelone.)

Blackstone possède aussi quelques 1250 logements à Berlin, où des collectifs citoyens font campagne pour une « remunicipalisation » des logements sociaux privatisés dans les années 1990 (comme le racontera un autre article de « Villes contre multinationales »). À Copenhague, où Blackstone voulait racheter des centaines de logements dans le quartier de Frederiksberg, le fonds a dû renoncer face à la frondre des habitants. Mêmes résistances en Italie et dans d’autres pays encore.

Les activités de Blackstone dans l’immobilier ont fait l’objet d’une critique au vitriol de la rapporteuse des Nations unies pour le droit au logement, Leilani Farha. L’avocate canadienne dénonce la « financiarisation » accrue du logement depuis la crise financière globale, les biens immobiliers étant devenus une nouvelle « classe d’actifs financiers » sur laquelle spéculent des géants comme Blackstone. Ces nouveaux acteurs recherchent des retours sur investissements très importants, poussant à la hausse les loyers et les charges payées par les locataires, et n’hésitant pas à recourir à une politique agressive d’expulsions pour se débarrasser des réfractaires. « Les propriétaires sont devenus des multinationales sans visage, annihilant le droit à la sécurité des locataires et alimentant la crise mondiale du logement », résume Leilani Farha.

D’autres investissements à surveiller

Blackstone est également présent en France et notamment à Paris, même si les grands fonds d’investissement restent jusqu’ici moins présents dans l’immobilier résidentiel que dans d’autres pays. Il y a quelques années, Blackstone avait cependant été ciblé par un groupe d’habitants du 3e arrondissement de la capitale et de militants du droit au logement pour son opération de prestige, « Coeur Marais » (revendue depuis à l’assureur italien Generali). Le fonds détient aussi 34 000 mètres carrés de bureaux dans le nouveau quartier en construction « Chapelle international », dans le 18e arrondissement.

Blackstone, ce n’est évidemment pas que de l’immobilier. Le fonds vient de lever plusieurs milliards de dollars avec l’appui de l’Arabie saoudite pour investir dans les infrastructures et les « partenariats public-privé », notamment en Europe. Il pourrait ainsi être l’un des bénéficiaires des privatisations programmées d’Aéroports de Paris et de GRTgaz (lire notre article), de même que de la Française des jeux (étant déjà présent dans le secteur des casinos et des jeux de hasard).

En tant qu’investisseur « alternatif » absent des marchés boursiers, Blackstone est aussi beaucoup moins soumis à des obligations de transparence en matière de gaz à effet de serre et de climat, et aux pressions des investisseurs engagés sur ces questions, que des banques ou des fonds comme... BlackRock. Blackstone et d’autres acteurs financiers similaires comme Apollo sont ainsi en train de devenir d’importants financeurs du développement des énergies fossiles aux États-Unis. Raison de plus pour les villes, de plus en plus affectées et mobilisées face à l’urgence climatique, de cesser de faire affaire avec lui.

Olivier Petitjean

- À lire aussi : #RavalVsBlackstone : comment un collectif d’habitants de Barcelone a fait reculer un géant de Wall Street

- - Un événement de présentation de notre publication « Villes contre multinationales » a lieu à Paris le jeudi 27 février à 18h30. Plus de détails ici

Soutenir l’Observatoire !

Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com’ du CAC 40, nous enquêtons.

Soutenez l’indépendance de l’Observatoire en faisant un don.

— 
Photo : Alexis Lamster CC BY via flickr