Allô Bercy ?

Aides publiques et dividendes : les hypocrisies de l’État actionnaire

par Olivier Petitjean

Thales, EDF, Engie, Orange, Safran... Autant d’entreprises qui ont pour principal actionnaire l’État français et qui reprennent le versement massif de dividendes. Nouvelle publication dans le cadre de notre campagne Allô Bercy ? Pas d’aides publiques aux grandes entreprises sans conditions.

Ce jeudi 6 mai 2021, EDF et Thales tiennent leurs assemblées générales annuelles. Ces assemblées devraient valider le versement de 653 et 384 millions d’euros de dividendes respectivement. Soit plus d’un milliard d’euros au total, dont une grande partie ira abonder... le trésor public. Ces deux groupes ont en effet le même actionnaire principal : l’État.

Toutes deux ont reçu force aides publiques dans le cadre de la crise sanitaire. Thales - dont une partie de l’activité est liée au secteur aéronautique, fortement affecté par la pandémie - a bénéficié de la baisse des impôts de production, du chômage partiel, du plan de relance aérien, et des achats d’obligations de la Banque centrale européenne. EDF a également eu recours au chômage partiel, et a en outre bénéficé de l’enveloppe de 20 milliards d’euros confiée à l’Agence des participations de l’État pour protéger les firmes jugées « stratégiques ».

Dividendes massifs en temps de crise sanitaire avec la bénédiction de l’État

Certains diront qu’en touchant sa part de dividendes de Thales et EDF, l’État ne fait en un sens que reprendre d’une main ce qu’il a donné de l’autre. En réalité, l’enjeu est ailleurs : en autorisant ces dividendes, le gouvernement acte publiquement et officiellement qu’il estime normal que des entreprises reversent chaque année la quasi totalité de leurs profits (ou plus) aux actionnaires, même en période de pandémie et de crise économique, et même lorsque lesdites entreprises ont bénéficié d’importantes aides publiques.

Il y a un an, au printemps 2020, la ministre du Travail Muriel Pénicaud avait indiqué que l’État français demanderait « aux entreprises dont il est actionnaire de ne pas verser de dividendes par solidarité ». Cette « demande » a été très inégalement respectée, comme nous l’avions montré dans le premier rapport Allô Bercy ? d’octobre 2020 : l’instruction a été relativement suivie par les firmes dans lesquelles l’État détient une participation directe, comme Engie, mais beaucoup moins par celles détenues indirectement, via Bpifrance ou la Caisse des dépôts.

Cette année, le gouvernement ne prend même plus la peine de demander un geste symbolique. Engie veut verser un dividende de 1,28 milliard d’euros en dépit de sa perte de 1,5 milliard en 2020 du fait de la crise. Orange va encore plus loin en proposant 2,4 milliards à ses actionnaires. Et ainsi de suite.

Le gouvernement ne s’embarrasse pas trop non plus de conditions en matière d’emploi. Plusieurs groupes dont l’État est actionnaire ont engagé d’importants plans de suppressions d’emploi, alors même qu’ils figurent parmi les plus aidés par la puissance publique au cours de l’année écoulée. Renault, Airbus et Safran ont à elles trois supprimé 30 000 emplois en 2020, avec d’autres à suivre.

EDF et Thales, deux cas d’école

Thales illustre les impasses qui résultent de la passivité délibérée de l’État. Le groupe prévoit donc de verser 384 millions d’euros à ses actionnaires (principalement l’État et le groupe Dassault), soit 80% de ses bénéfices sur l’année 2020 - bénéfices qu’il doit pourtant en partie au moins aux différentes aides financières apportées par les pouvoirs publics. Sans parler de l’aide indirecte que constitue le refus gouvernemental de mettre en oeuvre des politiques ambitieuses pour réduire le recours à l’avion et son impact climatique (comme celles proposées par la Convention citoyenne pour le climat). Dans le même temps, Thales a perdu 2,5% de son effectif en un an, et a annoncé un nouveau plan de suppression de 1000 emplois en France.

Hors de l’indice CAC40, EDF reprend donc lui aussi ce printemps la distribution de dividendes (partiellement annulés l’année passée) avec 650 millions redistribués à ses actionnaires. C’est l’équivalent de la totalité des bénéfices générés par l’entreprise en 2020. 84% de ces 650 millions iront directement dans les poches de l’État. Un étrange tour de passe-passe alors que ce même État veut, à travers le « plan Hercule », franchir une nouvelle étape dans le démantèlement et la privatisation du groupe d’électricité - en arguant du fait qu’EDF n’a pas assez d’argent pour faire face à ses besoins en investissement ! Comme si, en plus de contribuer à la sacralisation des dividendes, le gouvernement cherchait délibérément à priver les firmes dont il est l’actionnaire des ressources nécessaires pour affronter l’avenir.

Olivier Petitjean