Coronavirus : le monde de maintenant

Ce que cachent les discours officiels sur la « souveraineté économique »

par Olivier Petitjean

La crise du coronavirus a mis en lumière la fragilité de nos systèmes productifs mondialisés et l’impasse à laquelle menait le laisser-faire et le désengagement de l’État. À en croire les discours du gouvernement et du patronat, l’heure serait au retour de la « souveraineté économique ». Mais que cache concrètement ce slogan ? Derrière son apparence consensuelle, il pourrait mener à une confusion et une collusion croissantes entre intérêts publics et privés – une « souveraineté public-privé ». Analyse.

Tout le monde aujourd’hui en France semble avoir le même mot d’ordre à la bouche : celui de la « souveraineté économique ». Il est fréquemment invoqué, depuis les début de la crise du coronavirus, par le président de la République Emmanuel Macron et le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. Mais il est également repris par leurs adversaires politiques. Il est même revendiqué aujourd’hui , de manière peut-être encore plus inattendue, par le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux et d’autres représentants de l’industrie, mais aussi par la FNSEA et les autres porte-voix de l’agrobusiness, et jusque par le patron de Sanofi (oui, celui-là même qui vient de défrayer la chronique en laissant entendre qu’il réserverait en priorité un hypothétique futur vaccin aux États-Unis).

Tel serait le principal enseignement de la pandémie : pour ne plus revivre les angoisses et les pénuries de ces dernières semaines, la France aurait besoin de réaffirmer son indépendance économique, et de ne plus se fier aveuglément à la mondialisation.

L’objectif pourrait paraître consensuel. Il est proposé comme la base d’une sorte de nouveau contrat social, en vue d’un effort de relance et de reconstruction similaire à celui de l’après-guerre. Le gouvernement n’hésite pas à recourir à des références appuyées aux « jours heureux » de la Libération et (surtout) à Maurice Thorez appelant à mettre en parenthèses nos divisions pour mener la « bataille de la production ».

Mais de quoi parle-t-on exactement aujourd’hui ?

En réalité, les discours gouvernementaux sur la « souveraineté économique » ne datent pas de la crise du coronavirus. Ils ont commencé à se faire entendre un an avant la pandémie, au moment de la campagne des élections européennes. Le parti présidentiel se préparait alors à la défaite face au Rassemblement national de Marine Le Pen. Il s’agissait de contrer la montée des « populismes » et de formuler une réponse au Brexit. L’idée était d’affirmer le besoin d’une Europe plus volontariste face aux États-Unis et à la Chine, qui mette certaines limites aux lois pures du marché pour protéger ses entreprises et ses parts de marché, et par là (était-il suggéré) ses citoyennes et citoyens. La nouvelle Commission européenne présidée par Ursula von der Leyden reflète en partie ce projet, notamment le portefeuille dédié à la « souveraineté numérique ».

Outre la motivation politique de répondre aux « populistes » sur leur propre terrain, le choix du concept équivoque de souveraineté est surtout révélateur par ce qu’il ne dit pas, et ce à quoi il se substitue. Illustration en quatre temps.

Une souveraineté « public-privé »

Premièrement, la référence à la souveraineté vient à la place de toute référence au « public » : secteur public, services publics, action publique.

On veut faire comme si la seule cause des problèmes rencontrés dans la gestion de la pandémie tenait à des chaînes de production trop internationalisées et à notre dépendance envers la Chine. Certes, mais ce n’est qu’une petite partie du problème. L’affaiblissement de l’expertise publique, le manque de ressources de notre système de santé, la soumission de l’État à une logique managériale à petite vue, la dépendance envers un petit nombre de firmes en situation d’oligopole, l’absence d’alternatives pour la production d’équipements et de biens essentiels : autant de facteurs qui ont joué un rôle encore plus important.

Ceci suggère qu’au nom de la « souveraineté », on va surtout donner encore davantage d’argent et de soutien politique à des grandes entreprises privées pour essayer de s’acheter leur allégeance et les convaincre de relocaliser une partie de leurs activités.

Un exemple ? Celui de Sanofi, qui a repris à son compte de manière très opportuniste le mot d’ordre de la « souveraineté » pour vendre son projet (datant d’avant la pandémie) de filialisation et de relocalisation partielle en Europe de sa production de principes actifs, auquel l’entreprise souhaite que l’État français apporte des capitaux. Même logique pour les aides publiques promises à Renault et à la filière automobile en échange de la relocalisation de certaines activités, malgré un plan de suppression d’emploi de grande ampleur.

De même, malgré la promesse présidentielle de mobiliser davantage de moyens pour la santé à l’avenir, il n’y a aucune garantie que cela contribue effectivement à renforcer l’hôpital public, et non les diverses firmes privées qui se sont positionnées sur le secteur. Autre illustration de cette logique confusionniste : le fonds « Lac 1 » de 4,2 milliards d’euros créé par Bpifrance associant capitaux publics et privés internationaux (dont le fonds souverain d’Abou Dhabi, pour à la fois « protéger les pépites françaises » et « dégager des rendements attractifs ».

Il existe des instruments juridiques établis d’intervention de l’État dans l’économie au nom de la souveraineté : les réquisitions par exemple, ou bien, en matière de médicaments et de vaccins, la licence obligatoire. Il est significatif que leur utilisation n’ait jamais été vraiment envisagée en France au cours de la crise.

L’action publique, ce n’est pas seulement la « verticalité » que certains mettent en avant aujourd’hui, particulièrement si celle-ci ne sert qu’à transférer de l’argent public à de grands acteurs privés jouissant d’un accès privilégié aux décideurs. Elle se construit sur le terrain, à travers ceux et celles qui l’incarnent au quotidien, qui ont été dépourvus de ressources et de pouvoir depuis des années, et dont on a redécouvert le rôle à l’occasion de la crise.

Une souveraineté réduite à la compétitivité

Deuxièmement, on observe une grande confusion de vocabulaire entre « souveraineté » et « compétitivité ». Les discours gouvernementaux et patronaux font comme si relocaliser l’industrie et se rendre moins dépendants de la Chine, d’une part, et avoir des entreprises françaises et européennes compétitives face à leurs concurrentes nord-américaines ou chinoises, d’autre part, étaient le même objectif. C’est pourquoi aujourd’hui, au nom de la « souveraineté », on voit ressurgir aujourd’hui les vieilles plaintes habituelles du patronat français sur les coûts salariaux, le temps de travail et la fiscalité.

Mais en quoi disposer de multinationales arborant en apparence le drapeau français ou allemand est-il un gage qu’elles auront à cœur les intérêts de leur pays d’origine davantage que celui de leurs actionnaires ? On l’a bien vu avec la controverse sur la destination prioritaire des futurs vaccins du « champion national » Sanofi...

L’une des origines du chorus actuel sur la souveraineté économique est la fusion avortée entre Alstom et Siemens. Après avoir vendu ses activités énergétiques à General Electric, le groupe français souhaitait agréger ses activités restantes, dans le domaine du transport, à celles de son concurrent allemand en vue de créer un « Airbus du ferroviaire » capable de peser sur la scène mondiale. Tout était prévu pour la fusion : des bonus pour les dirigeants, des dividendes exceptionnels pour les actionnaires, des rémunérations confortables pour les banques et les avocats qui avaient finalisé le deal. Les seuls à se plaindre étaient les salariés des deux entreprises, qui ont rendu un avis négatif en raison de la casse sociale attendue, et la Commission européenne, qui a fini par poser son veto. Les deux entreprises allaient en effet bénéficier d’un monopole quasi absolu sur le continent européen. Les patrons d’Alstom et de Siemens ainsi que les gouvernements français et allemand ont dénoncé en choeur cette décision négative de la Commission, avançant que la fusion était nécessaire pour que les entreprises restent « compétitives » face à la concurrence du géant chinois CRRC. Comme celui-ci est virtuellement absent du vieux continent, on imagine que c’est pour lutter sur les marchés internationaux, avec des bénéfices extrêmement limités en termes d’emploi et de revenus pour les Européens.

On réduit donc la « souveraineté » à une compétition entre grandes puissances par multinationales interposées, justifiant que des grandes entreprises privées soient soutenus à bout de bras par les contribuables, les consommateurs et les salariés français et européens. C’est aussi pourquoi, souveraineté ou pas, il n’est jamais question dans ces discours de remettre en cause les traités de libre-échange et les règles commerciales qui sont pourtant un obstacle direct à la relocalisation de notre économie.

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Technocratie et raison d’État

Troisièmement, l’invocation de la « souveraineté » peut servir à tout justifier, au nom des intérêts supérieurs allégués de la nation tels que les conçoivent le pouvoir exécutif et ses alliés. Sans démocratie, elle n’est qu’un autre nom de la raison d’État.

Le soutien des pouvoirs publics aux entreprises est sans doute justifié – sous conditions - dans le contexte actuel, mais force est de constater que de nombreuses mesures sont prises et des aides débloquées dans l’urgence, avec un degré minimal de transparence et de débat contradictoire. Les controverses sur les conditions à poser pour bénéficier d’une aide publique, par exemple en matière de versement de dividendes et de décarbonation, en sont l’illustration.

L’invocation de la souveraineté peut donc servir à légitimer des options technologiques contestables. Par exemple la voiture électrique, présentée comme une panacée permettant de concilier réindustrialisation et exigence écologique, et une garantie d’indépendance pour la France. Elle est au centre du plan de soutien de 8 milliards d’euros annoncé par le gouvernement pour soutenir Renault et toute la filière automobile. On en oublierait presque que la construction et l’alimentation de ces véhicules requièrent des dizaines de minerais qui ne se trouvent pas en Europe... En matière de souveraineté, on pourrait trouver mieux.

Plus sérieusement, on devrait savoir aujourd’hui que le seul recours à la voiture électrique ne va apporter qu’une solution très limitée aux problèmes de pollution atmosphérique locale et d’émissions de gaz à effet de serre, dès lors qu’ils sont liés non seulement à la source d’énergie utilisée, mais aussi aux systèmes de freinage et aux pneumatiques des voitures. S’il est une chose que les semaines de confinement nous ont apprise, c’est qu’il était parfaitement possible d’imaginer un monde où les déplacements en voiture individuelle seraient moins nécessaires. Et cela irait clairement bien davantage dans le sens de la « souveraineté ».

Bien que cela soit rarement dit explicitement, le choix du « tout voiture électrique » sert aussi et surtout les intérêts d’un autre lobby très influent, celui du nucléaire. Celui-ci voit dans la généralisation des véhicules électriques un moyen de justifier la prolongation du parc français et la construction de nouveaux réacteurs. Une relance de l’atome en France est déjà sur les rails à travers le « projet Hercule », qui prévoit une renationalisation des activités nucléaires d’EDF (toujours la souveraineté...) au prix d’une séparation des autres activités de l’électricien, qui seraient cédées au secteur privé.

Au final, l’invocation de la souveraineté économique contribue aussi à renforcer encore l’emprise du secteur de la défense et de l’armement sur toute la politique industrielle française. Pour compenser le ralentissement de l’aéronautique civile, certains en appellent déjà à une augmentation des dépenses de l’État dans l’aéronautique militaire et spatial... Nul hasard si le nouveau patron de la Direction générale des entreprises à Bercy, qui détient pour la première fois en même temps les titres de commissaire à l’information stratégique et à la sécurité économique, vient du ministère de la Défense. Nul hasard non plus que le président du nouveau comité « souveraineté » du Medef ne soit autre que Laurent Giovachini, PDG de Sopra Steria, lui-même ancien de la Direction générale de l’armement et du cabinet du ministère de la Défense, dont l’entreprise est spécialiste de la sous-traitance au profit de l’État et de l’industrie de l’armement.

Là encore, il n’est pas question de nier que les pouvoirs publics doivent faire attention à ne pas se retrouver à la merci de multinationales originaires des États-Unis, de Chine ou de tout autre pays. Mais il y a d’autres manières, plus efficaces et plus « souveraines », de s’affranchir de la dépendance envers des grandes multinationales « étrangères » que d’essayer de les imiter péniblement.

Souveraineté contre démocratie

Le problème est cependant, quatrièmement, que l’invocation de la souveraineté n’a jamais laissé beaucoup de place au débat démocratique (y compris parlementaire), à la transparence, à la critique et à la contestation. Elle peut même être invoquée pour passer outre le droit et mettre à l’index les récalcitrants. La crise du coronavirus a entraîné la mise en place d’un gouvernement « de guerre », accordant plus de pouvoir que jamais à l’exécutif, appuyé par des comités d’experts, et en dialogue étroit et quotidien avec l’industrie. Le gouvernement nous a déjà prévenu qu’après la crise sanitaire vient la crise économique, et qu’il continuera sur la même lancée.

La controverse sur la reprise du travail à l’usine Renault de Sandouville offre une illustration de la pente très glissante sur laquelle cette logique nous engage. Sans même entrer dans le fond du dossier, il est pour le moins étrange d’entendre un ministre comme Bruno Le Maire dénoncer une décision de justice en la qualifiant de « mauvaise pour la nation française ». Le même traitement sera-t-il réservé demain aux travailleurs qui demain refuseront de « travailler plus », comme ils sont aujourd’hui sommés de le faire, en demandant des embauches à la place.

L’autre question sous-jacente est fiscale. Si l’État ouvre grand les robinets de la dépense publique, la question se posera inévitablement de comment, et par qui, l’ardoise sera payée au final. S’agissant de souveraineté, les salariés, les consommateurs et les contribuables moyens risquent fort d’être les premiers mobilisés. A priori, il n’est pas question de revenir sur la baisse annoncée de l’impôt sur les bénéfices ni sur la suppression de l’ISF.

Mettre en avant la « souveraineté » a sans doute un sens s’il s’agit de reprendre collectivement le contrôle de notre destin, de renforcer le secteur public, d’assurer la résilience économique des territoires et ou de ne pas laisser piller notre tissu économique par des intérêts financiers drapés ou non dans un manteau tricolore.

Dans le contexte actuel, celui d’une crise économique et sociale qui s’annonce très brutale, comme l’illustrent les suppressions d’emplois annoncées chez Renault, l’invocation de la « souveraineté » signifie malheureusement tout autre chose. Elle sert à justifier de soutenir encore davantage des grandes entreprises qui poursuivent avant tout leurs propres intérêts et ceux de leurs actionnaires, de les aider à conquérir des marchés à l’international sans bénéfices réels pour leurs salariés ni les citoyens européens, de valider des choix technologiques contestables, et d’aller encore plus loin dans la confusion du public et du privé.

Olivier Petitjean

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Photo : Laurent Grassin CC BY-SA via flickr