Le vrai bilan du CAC40

Gaz à effet de serre : le bilan peu reluisant du CAC40 depuis l’Accord de Paris

par Olivier Petitjean

Qu’ont accompli les grandes entreprises françaises depuis la signature de l’Accord de Paris sur le climat ? Pas grand-chose. Rares sont les grands groupes, malgré leurs beaux discours, qui ont réduit leurs émissions de gaz à effet de serre. Pire, certains ont considérablement aggravé leur niveau de pollution. C’est ce que montre l’analyse effectuée par l’Observatoire des multinationales dans la deuxième édition du « Véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises », qui sera publiée la semaine prochaine. Passage en revue.

Fin 2015, la communauté internationale réunie à Paris pour la COP 21 signait l’Accord de Paris pour le climat. Les grandes entreprises françaises se sont empressées de le saluer et de s’en revendiquer, dans un bel élan d’unanimité. Tout le CAC 40 le cite dans ses documents de communication, reprenant à son compte ses objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre et de maintien du réchauffement des températures globales en deçà de 2°C, et si possible de 1,5°C. Quelques jours avant la COP 21, 39 grandes entreprises françaises avaient rendu public un « Manifeste pour le climat ». Il y a quelques semaines à nouveau, 99 d’entre elles ont publiquement endossé l’« Engagement des entreprises françaises pour le climat » lors de l’université d’été du Medef, qui évoque le besoin d’une « baisse drastique » des émissions de gaz à effet de serre « de la planète » (sic).

Presque quatre ans plus tard, il est plus que temps de confronter les discours aux actes. Depuis l’Accord de Paris, le CAC40 a-t-il effectivement commencé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre ? C’est ce que nous avons tenté de savoir, dans le cadre de la préparation du « Véritable bilan des grandes entreprises françaises », dont nous publions la deuxième édition ce 26 septembre. (Retrouvez la première édition, parue l’année dernière, ici.) Les chiffres ci-dessous en sont tirés, en avant-première.

Seulement un tiers du CAC40 a réduit ses émissions depuis la COP21

Si l’on considère les chiffres publiés par les entreprises elles-mêmes (souvent partiels, nous y reviendrons), la réponse à notre question est plus que mitigée. En réalité, selon leurs propres données, moins d’un tiers des entreprises de l’indice boursier parisien – treize exactement – ont effectivement réduit leurs émissions de gaz à effet de serre entre 2016 et 2018. 22 entreprises du CAC ont augmenté leurs émissions sur la période, et les cinq dernières ne publient toujours pas d’informations claires à ce sujet (comme Safran ou Michelin), ou ont modifié leur mode de calcul, rendant impossible toute comparaison dans le temps.

Parmi les firmes qui ont le plus augmenté leurs émissions de CO2 depuis l’Accord de Paris, on trouve PSA (+60 %), L’Oréal (+54%), les géants du luxe Hermès (+32 %), Kering (+17 %) et LVMH (+26 %), ou encore le Crédit agricole et l’équipementier automobile Valeo (+ 27 % chacun) [1]. Une poignée de firmes ont réduit leurs émissions de gaz à effet de serre de plus de 10 % depuis la COP 21 : Atos (-12 %), Pernod Ricard (-16 %), Publicis (-25 %) et surtout Engie (-27 %) grâce à un programme volontariste de cession de ses actifs dans le charbon. Ce sont les seuls qui semblent avoir effectivement commencé à mettre œuvre cette « baisse drastique » dont parle le Medef. Visiblement, une majorité de grandes entreprises françaises sont prêtes à réduire les émissions de gaz à effet de serre « de la planète », mais pas les leurs.

Engie : des cessions controversées

Un point semble positif : les émissions cumulées de gaz à effet de serre déclarées par le CAC40 sont globalement orientées à la baisse, passant de 1,15 milliard de tonnes de carbone en 2016 à 1,08 milliard, soit une baisse de 7 %. Mais cette diminution globale est principalement le fait des deux groupes énergétiques Engie et Total, qui pèsent déjà très lourdement dans les émissions du CAC (plus des deux tiers) : -27 % pour Engie et -4 % pour Total. Si l’on enlève Engie, les émissions cumulées du CAC 40 sont stationnaires depuis l’Accord de Paris à -0,02%. Si l’on enlève également Total, elles sont en hausse de 4,3 %. (EDF, qui ne fait plus partie du CAC40, a également réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 1,3%.)

Comment Engie a-t-elle réduit de plus d’un quart sa pollution au CO2 ? Avec plusieurs dizaines de centrales électriques dans le monde fonctionnant au charbon, Engie était en 2015 un champion toute catégorie de cette source d’énergie très polluante. Le charbon représentait alors 15 % de son mix énergétique. Aujourd’hui, cette part n’est plus que de 4 %. Engie s’est-elle enfin convertie à la transition énergétique ? Hélas, pas vraiment. Au grand dam des écologistes, Engie se contente généralement de revendre ses centrales à d’autres plutôt que de les fermer ou de les reconvertir.

Au final, ces cessions n’apportent donc absolument aucun bénéfice pour le climat puisque les firmes ou les fonds d’investissement qui rachètent les centrales risquent fort de les exploiter à outrance pour rentabiliser leur investissement. En janvier 2019 par exemple, Engie a revendu ses centrales au charbon situées en Allemagne et aux Pays-Bas au fonds américain Riverstone Holdings pour 200 millions d’euros. Engie, qui détient encore plusieurs centrales charbon un peu partout dans le monde, vient d’ailleurs d’en inaugurer une nouvelle en toute discrétion, dans le port de Safi au Maroc, construite en partenariat avec la holding de la famille royale marocaine.

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Total : un cynisme de plus en plus difficile à cacher

Et Total ? La compagnie pétrolière s’est attachée à se construire une image d’entreprise engagée pour le climat. Le groupe français a fait plusieurs acquisitions dans des secteurs liés à la transition énergétique. Il a publié en 2016 une « stratégie climat » censée démontrer qu’il pouvait poursuivre ses activités dans les hydrocarbures tout en restant sur une trajectoire compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris. Un tel tour de passe-passe ne pouvait faire illusion qu’au prix de quelques manipulations, comme la promotion du gaz (et notamment du gaz de schiste) comme énergie « bas carbone », ou encore l’hypothèse implicite d’un déploiement massif, dans l’avenir, de technologies de « capture et stockage du carbone » pour retirer le CO2 émis par Total de l’atmosphère. Or ces technologies n’existent pas aujourd’hui, et beaucoup pensent qu’elles ne seront jamais viables [2]. Dans le même temps, Total a continué à ouvrir de nouveaux gisements de pétrole et de gaz partout dans le monde, de l’Arctique au Brésil.

Un tel grand écart est évidemment de plus en plus difficile à cacher. Le premier « plan de vigilance » publié par le groupe en 2018, dans le cadre de l’application de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, ne mentionnait même pas le changement climatique parmi les risques liés à son activité. Dans les documents publiés à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de ses actionnaires en 2019, Total prétend inscrire sa stratégie de développement dans le cadre d’un scénario de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) limitant le réchauffement des températures à 2°C à l’horizon 2100. Mais à d’autres pages, le groupe pétrolier admet se baser sur un autre scénario menant vers un réchauffement compris entre 2,7 et 3,3°C...

En 2018, selon une analyse effectuée par l’association Notre affaire à tous (lire notre article), les investissements de Total dans le pétrole et le gaz se sont élevés à 9,2 milliards de dollars en 2018 – contre seulement 0,5 milliard dans le secteur décrit comme « bas carbone ». Pour ces raisons, 14 collectivités locales françaises soutenues par des ONG – suivant l’exemple de leurs homologues aux États-Unis et ailleurs – menacent de traîner Total devant les tribunaux pour manquement à son devoir de vigilance quant aux conséquences du changement climatique.

L’industrie automobile, nouveau mouton noir du climat

Si des firmes comme Total, Engie ou EDF ont fait l’effort, au moins en apparence, de réduire leurs émissions, ce n’est pas le cas d’autres secteurs, moins surveillés, comme l’industrie automobile. Au moment de la COP 21, les constructeurs étaient en train de miser à fond sur le développement des gros véhicules 4x4 ou « SUV ». Ils représentent aujourd’hui un tiers des ventes de voitures neuves. Problème : en plus d’être dangereux et sources de nuisances dans l’espace urbain, ces véhicules émettent d’énormes quantités de gaz à effet de serre. De sorte que les émissions du secteur sont parties à la hausse, à l’image de celles de PSA qui ont augmenté de 60% en deux ans. Selon un rapport récemment rendu public par Greenpeace, l’ensemble des véhicules vendus dans le monde en 2018 représente l’émission de 4,8 milliard de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. C’est presque l’équivalent des émissions annuelles des États-Unis. Les ventes 2018 du groupe Renault-Nissan représentent à elles seules 577 millions de tonnes de CO2 émises.

On comprend dès lors que le secteur automobile soit si réticent à l’introduction d’objectifs plus ambitieux de réduction des gaz à effet de serre, comme le souhaiterait l’Union européenne. Début 2019, le PDG de PSA, Carlos Tavares, s’est illustré par son plaidoyer contre des normes trop exigeantes en matière d’émissions de CO2 des véhicules, pour ne pas pénaliser l’industrie. Il vient tout juste de récidiver à l’occasion du Salon de l’automobile de Francfort, allant même jusqu’à dénoncer une « pensée unique » sur le CO2, et suggérant que les objectifs climatiques de l’Union européenne allaient porter atteinte à la « liberté de mouvement ».

Le reste de l’industrie présente un bilan plus contrasté. Le cimentier LafargeHolcim est sorti du CAC40 en 2018. Ses émissions de C02 n’y sont donc plus prises en compte. Le secteur du ciment est pourtant la plus importance source de gaz à effet de serre industrielle après celui du pétrole. Autre industrie particulièrement nocive pour le climat : la sidérurgie. ArcelorMittal présente des émissions stationnaires sur la période (-0,5%). Seule Saint-Gobain voit ses émissions se réduire depuis la COP 21 (-7%), celles des autres acteurs industriels comme Air Liquide ou STMicro étant orientées à la hausse.

Les autres secteurs problématiques : banques, transport aérien, agroalimentaire... et mode

Autre secteur de plus en plus montré du doigt : la finance. Selon Oxfam, en 2016 et 2017, les six plus grandes banques françaises ont orienté près des trois quarts de leurs financements destinés au secteur énergétique vers le charbon, le pétrole et le gaz. Soit 43 milliards d’euros, contre seulement 12 milliards pour les énergies renouvelables sur la même période. BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole sont les principaux pourvoyeurs de fonds aux énergies sales. Entre janvier 2016 et septembre 2018, selon les Amis de la Terre, les trois poids lourds bancaires français ont encore investi près de 10 milliards dans les entreprises actives dans le secteur du charbon, 50 % de plus qu’au cours de la période 2013-2015 (lire notre article). Et ce, alors même que ces mêmes grandes banques multipliaient les annonces en faveur de leur engagement « vert » ou lançaient un nouveau produit financier « décarboné ».

Le transport aérien est un autre secteur très polluant où la France compte plusieurs champions : le constructeur Airbus, la compagnie Air France, et les gestionnaires d’aéroports Aéroports de Paris (promis à la privatisation) et Vinci. Non inclus dans l’Accord de Paris sur le climat, le transport aérien est aussi l’un des plus résistants à l’adoption de mesures contraignantes de réduction de ses émissions, et continue à miser sur une forte croissance du trafic aérien pour les années à venir. Il préfère mettre en avant des mesures volontaires et des systèmes de « compensation carbone », autrement dit la plantation industrielle d’arbres dans les pays du Sud. La pression de l’opinion et la « honte de prendre l’avion » pourraient forcer l’industrie à revoir ses plans.

L’agriculture industrielle, en particulier l’élevage laitier et bovin, sont également source majeure de gaz à effet de serre au niveau mondial. La France compte ici aussi plusieurs leaders mondiaux, comme Danone ou Lactalis. Les dirigeants de Danone s’affichent volontiers en champions de l’environnement et de la responsabilité sociale, mais les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise ont augmenté de plus de 20% entre 2017 et 2018.

Enfin, on n’y penserait pas forcément, mais l’industrie de la mode est l’une des plus polluantes de la planète. Selon la Fondation Ellen McArthur, le secteur textile serait responsable de près de 1,2 milliard de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère par an, d’un tiers de la pollution aux micro-plastiques dans les océans et d’un cinquième de la pollution globale des eaux. Les données environnementales publiées par les trois groupes de luxe du CAC40 confirment la tendance. LVMH a vu ses émissions de gaz à effet de serre augmenter de 11% en deux ans, sa consommation d’eau de 13% d’une année sur l’autre, et la quantité de déchets produits de pas moins de 30% entre 2016 et 2018. Même constat chez Kering : les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 17% depuis 2016, la consommation d’eau de 23%, et la production de déchets de 128% ! Quant aux émissions du groupe Hermès, elles ont augmenté de 24% en un an seulement (émissions directes uniquement).

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Des données qui restent incomplètes

Ces chiffres – issus des rapports annuels des entreprises - doivent être maniés avec précaution. Tous les groupes du CAC40 ne déclarent pas leurs émissions de manière complète. Beaucoup mettent en avant des indicateurs sophistiqués qui les mettent en valeur et renvoient les chiffres réels, en valeur absolue, dans des tableaux en petits caractères. Certaines omettent encore de rendre compte des émissions indirectes occasionnées par leurs activités (les émissions dites techniquement de « scope 3 »), alors qu’elles représentent une proportion significative de leur bilan carbone.

La baisse constatée des émissions directes d’entreprises comme Pernod-Ricard (qui ne déclare aucun chiffre pour son « scope 3 ») pourrait masquer une hausse de leurs émissions indirectes, liée à l’externalisation des activités les plus polluantes. Une analyse plus fine entreprise par entreprise serait nécessaire pour déterminer comment les réductions d’émissions ont été obtenues. Il semble que dans bien des cas le principal moteur de ces baisses ait été soit des cessions comme dans le cas d’Engie, soit le remplacement de sources polluantes (charbon et pétrole) par une source légèrement moins polluante (le gaz) – ce qui pose question quant à la durabilité de ces réductions.

Des firmes comme Carrefour ne déclarent pas toutes les émissions indirectes qu’elles occasionnent. Si Carrefour tenait compte de l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement, c’est-à-dire les émissions occasionnées par la production et le transport de toutes les marchandises vendues dans ses magasins, le bilan carbone qu’elle devrait publier dans son rapport annuel serait largement supérieur [3] Quoi qu’il en soit, la tendance générale est on ne peut plus claire. Depuis la COP 21, rien n’a changé ou presque pour les grandes entreprises françaises. La croissance de leur activité et de leurs profits passe toujours avant la préservation du climat.

- À relire : Le véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises, 1ère édition

Erratum : Cet article et le graphique ont été corrigés le 22 septembre, suite à une erreur sur les émissions du groupe L’Oréal (dont l’augmentation avait été sous-estimée).

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Olivier Petitjean
Infographie : Guillaume Seyral

- Photo : raffinerie Total à Feyzin (Rhône) – Sebleouf / Wikipedia (CC BY-SA 4.0 - image modifiée)