Entre-soi

Les think tanks français et l’Europe : un partenariat public-privé loin des citoyens

par Lora Verheecke

La Présidence française du Conseil de l’UE, de janvier à juin 2022, l’a une nouvelle fois démontré : à Paris comme à Bruxelles, les think tanks jouent un rôle central dans l’élaboration et la discussion des politiques européennes. Mais en cultivant l’entre-soi avec les dirigeants politiques et les grandes entreprises, ils ne proposent souvent qu’un piètre ersatz du véritable débat démocratique qui serait nécessaire pour « rapprocher l’Europe des citoyens ».

Le 27 septembre 2021, Pascal Lamy s’adresse aux parlementaires européens, en sa qualité d’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce et président émérite de l’institut Jacques Delors, l’un des principaux think tanks francophones. La thématique ? Les enjeux du commerce entre l’UE et les Etats-Unis. Aucune mention ne sera faite de ses liens, en tant que lobbyiste en chef pour l’Europe chez Brunswick, avec une entreprise gazière russe et plusieurs multinationales de premier plan. On trouve en effet parmi les clients de Brunswick, entre autres, Apple, Alibaba, Nord Stream 2 (gazoduc russe) et Bayer (pesticides). Les think tanks servent précisément à cela : fournir une expertise en apparence indépendante, mais en réalité très ancrée dans l’entre-soi public-privé entre décideurs politiques et grandes entreprises. Les think tanks français qui sont actuellement au centre de toutes les discussions officielles sur l’Europe n’échappent pas à cette règle.

Un think tank est typiquement une association où travaillent des experts, qui publie des études et qui organise des événements. Ces « boîtes à idées » jouissent parfois d’une influence considérable. Sur les sujets européens, on peut citer pêle-même l’Institut Montaigne, EuropaNova, Confrontations Europe, European Council on Foreign Relations (ECFR), Groupe d’études géopolitiques (GEG), l’institut Jacques Delors ou encore la fondation Robert Schuman.

Chambre d’écho

Sur les questions liés à l’Europe, les positions de ces think tanks sont loin d’être divergentes. Il ne s’agit pas de fournir aux élus, aux journalistes et aux citoyens une information politique, avec des points de vue contradictoires et des recommandations alternatives. Les think tanks sont plutôt une chambre d’écho. Ils sont très liés entre eux, non seulement dans leurs discours, mais aussi dans leur gouvernance et au niveau de leurs anciens et actuels employés. Anne Macey, responsable du bureau mondial de lobbying de Natixis, qui siège au bureau d’Europa Nova, a ainsi dirigé Confrontations Europe de 2014 à 2019. Cécilia Vidotto Labastie, co-autrice d’un rapport pour l’Institut Montaigne sur la présidence française du Conseil de l’UE, est passée par ECFR. D’ailleurs, le 11 mars 2022, un séminaire sur la politique numérique de la Chine était co-organisé par les deux think tanks.

Loin de représenter un vivier d’opinions différentes, on observe plutôt un culte de l’entre-soi, diverses nuances du même gris. Certains parlent même de consanguinité. Cela pose problème car le manque de débat contradictoire et de pluralité réduit la possibilité pour un.e citoyen.ne ou un.e décideur.se de se faire sa propre opinion basée sur des arguments différents. Le public principal des think tanks n’est de toute façon pas le simple citoyen, car cette chambre d’écho ne cherche pas à convaincre la majorité ; elle parle à une minorité, l’élite politique européenne.

Une proximité très forte avec les décideurs européens

Sous couvert d’un espace neutre de réflexion animé par des experts, les thinks tanks mènent des débats techniques avec les dirigeants européens, sans jamais les malmener puisque ces mêmes décideurs, anciens et actuels, sont omniprésents dans leurs instances de gouvernance, dans leurs publications et dans leurs événements. Difficile par exemple pour l’institut Jacques Delors, successivement présidé par d’anciens ministres ou commissaires européens français, italiens ou portugais, de critiquer la politique d’austérité mise en oeuvre suite à la crise financière et à celle de l’euro. D’autant plus qu’en 2021, la Commission européenne a financé l’institut à hauteur de 562 136 euros.

D’anciens employés de think tanks occupent aujourd’hui des postes clés dans l’élaboration de la politique européenne du gouvernement français. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du bureau de Paris de l’ECFR de 2015 à 2019, est désormais, depuis 2019, directeur du centre d’analyses, de prévision et de stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Cela suggère un certain alignement politique. D’ailleurs, l’ECFR fait partie des think tanks que ce même ministère a sollicité un an avant la présidence française du Conseil de l’UE (premier semestre 2022) afin de récolter leur avis sur cette dernière. Avis qui n’a jamais été rendu public.

Un autre exemple de liens étroits entre décideurs européens et think tanks est celui de Guillaume Klossa, fondateur d’EuropaNova. Il fut conseiller spécial d’Andrus Ansip, alors vice-président de la Commission européenne en charge du marché intérieur numérique. Un think tank qui a pu souffler la stratégie numérique européenne... ne saurait la remettre en question aujourd’hui. D’ailleurs, EuropaNova a co-organisé un événement officiel de la présidence française du Conseil de l’UE en mars 2022 avec Havas (qui compte comme client Huawei) sur le … numérique. La parole était donnée à deux représentants de la Commission européenne, deux députés de la majorité LREM, au cabinet Garnault et associés (à travers la CyberTaskForce, qui compte comme client actuel Google et comme ancien client le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) et à Amazon Web Services, entre autres, mais nullement à la société civile française ou européenne - un entre-soi public-privé courant depuis le début de la présidence française sur les sujets numériques (lire notre article).

Les think tanks sont d’ailleurs un lieu d’expression non seulement pour les anciens dirigeants européens, mais même pour ceux qui sont encore en place. Confrontations Europe publiait ainsi le 16 mai 2021 un article de Kadri Simson, commissaire européenne à l’Energie, nommé « Pacte vert européen : quel rôle pour la Présidence française en 2022 ». En décembre 2020, Josep Borrell, représentant extérieur de l’UE, a publié un article pour le Groupe d’études géopolitiques. Jérôme Gazzano, conseiller technique Europe à l’Elysée, a contribué aux travaux de la Fondation Robert Schuman. La parole des dirigeants européens est non seulement la bienvenue dans les think tanks français, , mais elle est rarement discutée ou mise en débat. À l’image de cet entretien de Confrontations Europe avec Clément Beaune, entre décideurs et experts des think tanks le ton est toujours très courtois... Il ne s’agit pas de questionner, mais d’afficher - et d’afficher presque exclusivement les positions et les mots des dirigeants en place, très rarement ceux de leurs critiques et de leurs opposants. On est très loin d’une contribution à un débat démocratique tant soit peu contradictoire.

D’ailleurs, les décideurs politiques ne font pas qu’écrire sur les sites web des think tanks. Ils peuvent aussi se retrouver dans leurs instances de gouvernance, leur offrant ainsi une plus grande visibilité et mettant à leur disposition un carnet d’adresses et des informations cruciales pour leur influence. Fabrice Dubreuil, par exemple, représentant permanent adjoint de la France auprès de l’UE, siège au comité d’orientation d’EuropaNova. La représentation permanente est très peu transparente sur ses activités au sein du Conseil de l’UE, et cette présence peut donc poser question en termes d’accès par ce think tank à des informations non partagées avec le public. De plus, il est difficile d’imaginer Europa Nova produire un rapport critique sur la présidence française du Conseil de l’UE sans y perdre à la fois un précieux allié et une source de financement. EuropaNova a reçu en 2020 50 000 euros du Premier ministre français et 25 000 euros du Secrétariat d’État aux affaires européennes.

De même, Sabine Thillaye, présidente de la commission Affaires européennes de l’Assemblée nationale, est administratrice de la fondation Robert Schuman, un think tank qui a reçu en 2020 615 000 euros du gouvernement français (sur un budget de 1,3 million d’euros).

La proximité entre décideurs et think tanks français sur la politique européenne est également illustrée par la présence d’Emmanuel Macron au 25e anniversaire de l’institut Jacques Delors le 7 décembre 2021 à Paris, quelques jours avant qu’il ne présente officiellement les priorités de la présidence française du Conseil de l’UE. À cette occasion, il a notamment reçu un rapport de l’Institut sur la politique européenne envers la Chine, co-rédigée par l’ex-ambassadrice de France à Pékin.

Les think tanks comme outils de lobbying

D’après un récent questionnaire envoyé par le cabinet Mavence à des professionnels des affaires publiques sur la présidence française du Conseil de l’UE, les think tanks jouent un rôle clé de lobbying, précisément parce qu’ils permettent de se rapprocher des représentants politiques. Les liens étroits entre décideurs politiques et think tanks permettent aux entreprises qui les financent un accès politique direct et de haut niveau. L’institut Montaigne se vante d’ailleurs explicitement de pouvoir offrir à ses entreprises adhérentes, en cercle restreint, d’échanger avec des personnalités politiques de premier plan.

C’est donc fort logiquement que les grandes entreprises françaises financent les think tanks français actifs sur la politique européenne. Renault, sponsor officiel de la présidence française du Conseil de l’UE, finance Confrontations et l’Institut Montaigne. Mais les plus gros mécènes sont BNP Paribas (Institut Montaigne, EuropaNova et Confrontations Europe), Engie (Institut Montaigne, EuropaNova et Institut Jacques Delors) et Microsoft (EuropaNova, Institut Montaigne et ECFR). Une lobbyiste de BNP Paribas est également vice-présidente de Confrontations Europe (aux côtés d’un député LREM) et une membre du comité exécutif de BNP Paribas est au comité directeur de l’Institut Montaigne (https://www.institutmontaigne.org/qui-sommes-nous). Une membre non-exécutive du conseil d’administration de BNP Paribas est au conseil d’administration de l’institut Jacques Delors et au conseil consultatif de l’ECFR.

Tous les think tanks n’ont pas le même modèle de financement et la présence d’entreprises dans leurs soutiens et leurs instances de gouvernance n’indique pas nécessairement qu’ils sont tous entièrement sous influence. Mais influence il y a. Les exemples de portes tournantes ou d’écrits et d’activités conjointes démontrent la proximité d’idées entre le monde des affaires et celui des think tanks, en France, sur la politique européenne.

En termes de portes tournantes, on peut ainsi noter que l’ancien directeur général de Confrontations Europe en 2020 venait des affaires publiques et du plaidoyer pour la Société générale. Son président actuel travaillait auparavant pour Enedis (qui finance EuropaNova, l’institut Montaigne et l’Institut Jacques Delors). Lena Morozova-Friha, analyste pour EuropaNova de 2016 à 2019, était auparavant directrice des affaires européennes et internationales de GDF Suez/Engie (qui finance l’institut Montaigne). Par ailleurs, Phuc-Vinh Nguyen, chercheur à l’Institut Jacques Delors, vient de l’Union française de l’électricité, qui a notamment pour membres Enedis, Engie et Total (qui finance l’institut Montaigne et l’ECFR).

Ces derniers exemples suggèrent que les orientations politiques des think tanks français sont très proches de celles des grands industriels français de l’énergie. Alors qu’aujourd’hui a lieu un intense débat européen sur le classement du nucléaire en tant qu’énergie verte, celui-ci ne se reflète pas dans les positions des think tanks français. Le président de Confrontations par exemple publiait le 3 mars 2022 une tribune dans le Monde plaidant pour « le choix du nucléaire », la position du gouvernement et des industriels français.

Le 28 juin 2021, Confrontations Europe publiait également un papier sur la nécessaire construction de l’Europe de la santé avec un professeur de l’Institut Pasteur, la directrice des affaires gouvernementales et publiques France de Sanofi, Nathalie Colin-Oesterlé, député européenne les Centristes et un « partner » de Medevice, start up du secteur de l’e-santé. Un joli mélange d’intérêts privés et publics, dissimulé sous un couvert d’expertise grâce au label think tank. L’exercice pose toutefois question. Sanfo et Medevice ont un intérêt financier à ce que l’UE construise une Europe de la santé. En posant leurs demandes très tôt dans le débat, ils ont plus de chances qu’elles aboutissent car une des règles d’or du lobbying est « le plus tôt, le mieux ». Le timing était en l’occurrence parfait, puisque le rapport est sorti avant le début de la présidence française du Conseil de l’UE, endossé par un think tank étroitement lié aux décideurs politiques français. De plus, la co-écriture du rapport par un professeur et une députée européenne donnait une légitimité publique à ces intérêts financiers. En février 2022, Confrontations Europe publiera également un article du président de Sanofi France, qui sera utilisé par les lobbyistes de Sanofi durant une réunion avec le cabinet de Thierry Breton, commissaire européen pour le Marché intérieur.

On comprend mieux l’intérêt politique des entreprises à financer et/ou siéger dans les instances des think tanks français actifs sur les enjeux européens. En l’occurrence, ces think tanks ne sont pas neutres mais fonctionnent bien plus comme des courroies de transmission des idées du privé dans la sphère publique, sous couvert d’indépendance. C’est ce que montre aussi la désignation par le Medef du président d’EuropaNova, Denis Simonneau, comme président de son groupe de travail sur la présidence française du Conseil de l’UE. Denis Simmoneau peut intervenir publiquement comme « expert indépendant », alors qu’il n’est autre que la personne au centre du lobbying politique du MEDEF sur les sujets européens entre janvier et juin 2022...

Finalement, que Pascal Lamy ait des liens avec une entreprise gazière étroitement associée à la politique du Kremlin n’est sans doute pas la principale question. Le problème de fond est que derrière le label « think tank », seule appartenance affichée lors de son intervention devant le Parlement européen, se cache souvent une stratégie de lobbying au profit de multinationales de tous pays. Le manque de transparence sur cette pratique ne fait pas le jeu de la démocratie européenne.

Lora Verheecke

À lire : notre rapport Une présidence sous influence. Les priorités biaisées de la France pour l’UE (décembre 2021).

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Cet article a été amendé le 25 mai à 13h39 pour corriger la fonction de Lena Morozova-Friha au sein d’EuropaNova, qui avait été indiquée par erreur comme une ancienne directrice du think tank.

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Photo : Institut Jacques Delors, CC-by via flickr